205.3 « Ecoutez : voici une belle parabole qui vous guidera par sa lumiÚre en bien des occasions.
Un homme avait deux fils. LâaĂźnĂ© Ă©tait sĂ©rieux, travailleur, affectueux, obĂ©issant. Le second Ă©tait plus intelligent que son aĂźnĂ© â qui, en vĂ©ritĂ©, Ă©tait un peu bornĂ© et se laissait guider pour ne pas avoir Ă se donner la peine de dĂ©cider par lui-mĂȘme â ; en revanche, il Ă©tait aussi rebelle, distrait, dĂ©pensier et paresseux, et il aimait le luxe et le plaisir. Lâintelligence est un grand don de Dieu, mais câest un don dont il faut user sagement. Sinon, il en va comme de certains remĂšdes qui, employĂ©s indĂ»ment, tuent au lieu de guĂ©rir. Le pĂšre suivait son droit et son devoir en le rappelant Ă une vie plus sage, mais câĂ©tait sans rĂ©sultat, sauf dâessuyer des rĂ©ponses mĂ©chantes et de voir son fils sâendurcir dans ses idĂ©es mauvaises.
Enfin, un jour, aprĂšs une dispute plus envenimĂ©e, le cadet dit : â Donne-moi ma part des biens. Ainsi, je nâentendrai plus tes reproches ni les plaintes de mon frĂšre. A chacun son lot et que tout soit fini.
â Prends garde, rĂ©pondit le pĂšre, tu seras bientĂŽt ruinĂ©. Que feras-tu, alors ? RĂ©flĂ©chis : je ne serai pas injuste en ta faveur et je ne reprendrai pas la plus petite somme Ă ton frĂšre pour te la donner.
â Je ne te demanderai rien. Sois tranquille. Donne-moi ma part. â
Le pĂšre fit estimer ses terres et les objets prĂ©cieux. AprĂšs avoir constatĂ© que lâargent et les bijoux avaient autant de valeur que les terres, il donna Ă lâaĂźnĂ© les champs et les vignes, les troupeaux et les oliviers, et au cadet lâargent et les bijoux, que ce dernier vendit aussitĂŽt pour avoir tout en argent. Cela fait, en peu de jours, il partit pour un pays lointain oĂč il vĂ©cut en grand seigneur, dissipant ses biens en bombances de toutes sortes, se faisant passer pour un fils de roi car il avait honte de dire : â Je suis un campagnard â, et reniant ainsi son pĂšre. Festins, amis et amies, vĂȘtements, vins, jeux⊠vie dissolue⊠Il vit bien vite sâĂ©puiser ses rĂ©serves et arriver la misĂšre. Et pour alourdir cette misĂšre, il survint dans le pays une grande disette qui fit fondre le reste de ses ressources.
205.4 Il aurait bien voulu aller chez son pĂšre, mais il Ă©tait orgueilleux et ne sây rĂ©solut pas. Il alla alors rencontrer un homme riche du pays qui avait Ă©tĂ© son ami au temps de lâabondance et il le supplia : â Prends-moi au nombre de tes serviteurs en souvenir des profits que je tâai procurĂ©s. â Voyez comme lâhomme est sot ! Il prĂ©fĂšre se mettre sous le joug dâun maĂźtre au lieu de dire Ă son pĂšre : â Pardon ! Je me suis trompĂ© ! â Ce jeune avait appris bien des choses inutiles grĂące Ă sa vive intelligence, mais il nâavait pas voulu apprendre le proverbe de lâEcclĂ©siastique : â Comme il est infĂąme, celui qui abandonne son pĂšre, et comme Dieu maudit celui qui fait de la peine Ă sa mĂšre ! â Il Ă©tait intelligent, mais il nâĂ©tait pas sage.
Lâhomme Ă qui il sâĂ©tait adressĂ©, en Ă©change de tout ce dont il avait profitĂ© au dĂ©triment du jeune imbĂ©cile, mit ce sot Ă la garde des cochons â il Ă©tait en effet dans un pays paĂŻen oĂč il y avait beaucoup de porcs. Il lâenvoya donc faire paĂźtre dans ses possessions les troupeaux de porcs. Crasseux, les vĂȘtements en lambeaux, puant, affamĂ© â car la nourriture Ă©tait rare pour tous les serviteurs et surtout pour les plus bas placĂ©s ; or lui, qui Ă©tait Ă©tranger, gardien de cochons et mĂ©prisĂ©, il rentrait dans cette catĂ©gorie â, il voyait les animaux se rassasier de glands et il soupirait : â Si je pouvais au moins mâemplir le ventre de ces fruits ! Mais ils sont trop amers ! La faim elle-mĂȘme ne me les fait pas trouver bons. â Et il pleurait en pensant aux riches festins de satrape quâil avait faits peu de temps auparavant, au milieu des rires, des chants et des danses⊠Il repensait aussi aux honnĂȘtes repas abondants de sa maison lointaine, aux portions que son pĂšre faisait pour tous impartialement, ne gardant pour lui que la plus petite, heureux de voir le sain appĂ©tit de ses fils⊠Il pensait encore aux portions que ce juste faisait pour ses serviteurs, et il soupirait : â Les domestiques de mon pĂšre, mĂȘme les plus bas placĂ©s, ont du pain en abondance⊠or moi, ici, je meurs de faim⊠â Il a fallu tout un long travail de rĂ©flexion, une longue lutte pour briser son orgueilâŠ
205.5 Enfin vint le jour oĂč, revenu Ă lâhumilitĂ© et Ă la sagesse, il se leva et dit : â Je vais trouver mon pĂšre ! Câest une sottise que cet orgueil qui me tient captif. Et de quoi ? Pourquoi souffrir dans mon corps et plus encore dans mon cĆur, alors que je peux obtenir le pardon et le soulagement ? Je vais aller trouver mon pĂšre. Câest dĂ©cidĂ©. Que lui dirai-je ? Mais ce qui est nĂ© Ă lâintĂ©rieur de moi, dans cette abjection, dans ces ordures, dans la faim ! Je lui dirai : â PĂšre, jâai pĂ©chĂ© contre le Ciel et contre toi, je ne suis plus digne dâĂȘtre appelĂ© ton fils ; traite-moi donc comme le dernier de tes serviteurs, mais tolĂšre-moi sous ton toit. Que je te voie passer⊠â Je ne pourrai lui dire : â âŠparce que je tâaime. â Il ne le croirait pas. Mais ma vie le lui dira, et il le comprendra et, avant de mourir, il me bĂ©nira encore⊠Oh ! Je lâespĂšre, parce que mon pĂšre mâaime. â Revenu le soir au village, il prit congĂ© de son maĂźtre et, mendiant le long du chemin, il revint Ă sa maison.
Et revoilĂ les champs paternels⊠et la maison⊠et son pĂšre qui dirigeait les travaux, vieilli, amaigri par la souffrance, mais toujours aussi bon⊠A la vue de cette ruine dont il Ă©tait la cause, le coupable sâarrĂȘta, tout intimidé⊠mais le pĂšre, tournant les yeux, lâaperçut et courut Ă sa rencontre, car il Ă©tait encore loin. DĂšs quâil lâeut rejoint, il lui jeta les bras autour du cou et lâembrassa. Le pĂšre Ă©tait le seul Ă avoir reconnu son fils dans ce mendiant humiliĂ© et lui seul avait eu pour lui un mouvement dâamour.
Le fils, serrĂ© entre ses bras, la tĂȘte sur les Ă©paules de son pĂšre, murmura au milieu de ses sanglots : â PĂšre, permets-moi de me jeter Ă tes pieds. â â Non, mon fils ! Pas Ă mes pieds : sur mon cĆur qui a tant souffert de ton absence et qui a besoin de revivre en sentant ta chaleur sur ma poitrine. â Alors, le fils, pleurant plus fort, lui dit : â Ah ! Mon pĂšre ! Jâai pĂ©chĂ© contre le Ciel et contre toi. Je ne suis plus digne dâĂȘtre appelĂ© ton fils. Mais permets-moi de vivre parmi tes serviteurs, sous ton toit, te voyant et mangeant ton pain, en te servant, en buvant ta respiration. A chaque bouchĂ©e de pain, Ă chacune de tes respirations, mon cĆur si corrompu se reformera et il deviendra honnĂȘte⊠â
Mais son pĂšre, sans relĂącher son Ă©treinte, le conduisit Ă ses serviteurs qui sâĂ©taient rassemblĂ©s Ă distance et qui observaient ; il leur dit : â Vite, apportez ici le plus beau vĂȘtement et des bassines dâeau parfumĂ©e, lavez-le, parfumez-le, habillez-le, mettez-lui des chaussures neuves et un anneau au doigt. Puis prenez un veau gras et tuez-le. Et quâon prĂ©pare un banquet. Car mon fils Ă©tait mort, et le voilĂ ressuscitĂ©, il Ă©tait perdu et le voilĂ retrouvĂ©. Je veux que lui aussi retrouve son amour simple de petit enfant. Il faut que je lui donne mon amour et que la maison soit en fĂȘte pour son retour. Il doit comprendre quâil est toujours pour moi mon dernier-nĂ©, tel quâil Ă©tait dans son enfance lointaine, quand il marchait Ă mes cĂŽtĂ©s et me rĂ©jouissait par son sourire et son babil. â Et les serviteurs firent tout cela.
205.6 Le fils aĂźnĂ© Ă©tait aux champs et il ne sut rien jusquâĂ son retour. Le soir, en revenant Ă la maison, il la vit tout illuminĂ©e et il entendit provenir de lâintĂ©rieur le son des instruments et le bruit des danses. Il appela un serviteur qui courait, tout affairĂ©, et lui demanda : â Quâest-ce qui se passe ? â Et le serviteur rĂ©pondit : â Ton frĂšre est de retour ! Ton pĂšre a fait tuer le veau gras parce quâil a retrouvĂ© son fils en bonne santĂ© et guĂ©ri de son grand mal, et il a ordonnĂ© que lâon fasse un banquet. On nâattend que toi pour commencer. â Mais lâaĂźnĂ©, en colĂšre parce quâil lui paraissait injuste de tant fĂȘter son cadet qui, outre quâil Ă©tait le plus jeune, avait Ă©tĂ© mauvais, ne voulut pas entrer et Ă©tait mĂȘme sur le point de sâĂ©loigner de la maison.
Mais dĂšs que son pĂšre en fut averti, il courut dehors et le rejoignit, essayant de le convaincre et le priant de ne pas assombrir sa joie. LâaĂźnĂ© rĂ©pondit Ă son pĂšre : â Et tu voudrais que je nâen sois pas fĂąchĂ© ? Tu te montres injuste et mĂ©prisant Ă lâĂ©gard de ton aĂźnĂ©. Moi, dĂšs que jâai pu travailler, je tâai servi, et cela fait bien des annĂ©es. Je nâai jamais transgressĂ© tes ordres, ni mĂȘme nĂ©gligĂ© tes dĂ©sirs. Je suis toujours restĂ© prĂšs de toi et je tâai aimĂ© pour deux, pour guĂ©rir la blessure que mon frĂšre tâavait faite. Et tu ne mâas mĂȘme pas donnĂ© un chevreau pour faire la fĂȘte avec des amis ! Mais lui qui tâa offensĂ©, qui tâa abandonnĂ©, qui a Ă©tĂ© paresseux et dissipateur, et qui revient poussĂ© par la faim, tu lâhonores, et pour lui tu as tuĂ© le veau le plus beau. Ăa vaut bien la peine dâĂȘtre travailleur et sans vices ! Tu ne devais pas me faire cela ! â
Le pĂšre lui dit alors en le serrant contre son cĆur : â Oh ! Mon fils ! Comment peux-tu croire que je ne tâaime pas sous prĂ©texte que je nâĂ©tends pas un voile de fĂȘte sur tes actions ? Tes actions sont saintes par elles-mĂȘmes, et le monde tâen loue. Mais ton frĂšre, au contraire, a besoin dâĂȘtre relevĂ© dans lâestime du monde et dans sa propre estime. Et tu crois que je ne tâaime pas parce que je ne te donne pas une rĂ©compense visible ?
Mais matin et soir, Ă chacune de mes respirations et de mes pensĂ©es, tu es prĂ©sent Ă mon cĆur, et Ă tout instant je te bĂ©nis. Tu as la rĂ©compense continuelle dâĂȘtre toujours avec moi, et tout ce qui est Ă moi est Ă toi. Mais il Ă©tait juste de faire un banquet et de festoyer pour ton frĂšre qui Ă©tait mort et qui est ressuscitĂ© au bien, qui Ă©tait perdu et qui est revenu Ă notre amour. â Alors lâaĂźnĂ© se rendit Ă ses raisons.
205.7 Câest ce qui arrive, mes amis, dans la Maison du PĂšre. Que celui qui se reconnaĂźt dans la situation du cadet de la parabole, pense Ă©galement que, sâil lâimite en revenant lui aussi au PĂšre, le PĂšre lui dit : â Non pas Ă mes pieds, mais sur mon cĆur qui a souffert de ton absence et qui se rĂ©jouit maintenant de ton retour. â Que celui qui se trouve dans la situation de lâaĂźnĂ©, sans faute Ă lâĂ©gard du PĂšre, ne soit pas jaloux de la joie de son pĂšre, mais quâil y prenne part en offrant son amour Ă son frĂšre rachetĂ©. »