138.3 Voici le village, étendu, mais un village de campagne avec les maisons au milieu des vergers, en ce moment dépouillés, et beaucoup de bercails. Ce doit être un endroit favorable aux pâturages car j’entends de tous côtés des bêlements de troupeaux qui montent sur le plateau ou en descendent. Comme d’habitude, le carrefour des rues forme la place du village avec la fontaine au centre. C’est là que se trouve la maison du chef de la synagogue.
Une femme âgée, qui porte manifestement des traces de larmes sur le visage, vient ouvrir. A la vue du Seigneur, elle a cependant un mouvement de joie et se prosterne pour le bénir.
« Relève-toi, mère. Je suis venu vous dire adieu. Où est ton fils ?
– Il est là... »
Elle indique une pièce au fond de la maison.
« Tu es venu le consoler ? Moi, je n’en suis pas capable...
– Il est donc désolé ? Il souffre de m’avoir défendu ?
– Non, Seigneur. Mais il est pris par un scrupule. Tu vas l’entendre. Je l’appelle.
– Non, j’y vais. Vous autres, attendez ici. Allons-y, femme. »
Jésus parcourt les quelques mètres du vestibule, pousse la porte, entre dans la pièce et s’avance doucement vers un homme assis, penché vers le sol, absorbé dans une douloureuse méditation.
« Paix à toi, Timon.
– Seigneur ! Toi !
– Moi. Pourquoi es-tu si triste ?
– Seigneur... moi... Ils m’ont dit que j’ai péché. Ils m’ont dit que je suis anathème. Je m’examine, et il ne me semble pas l’être. Mais eux, ce sont les saints d’Israël et moi le pauvre chef de la synagogue. Ils ont certainement raison. Désormais, je n’ose plus lever les yeux vers le visage courroucé de Dieu. Et j’en aurais tant besoin en ce moment ! Je le servais avec un véritable amour et je cherchais à le faire connaître. Maintenant, je suis privé de ce bien parce que le Sanhédrin me maudit sûrement.
– En fait, quelle est ta douleur ? De n’être plus chef de la synagogue ou d’être mis dans l’impossibilité de parler de Dieu ?
– Mais c’est cette dernière question qui me fait souffrir ! Je pense que tu veux me demander s’il me déplaît de n’être plus le chef de la synagogue à cause du profit et de l’honneur liés à cette fonction. Je ne m’en soucie guère. Je n’ai que ma mère qui est originaire d’Aéra où elle a une petite maison. Il y a là, pour elle, un toit et des moyens d’existence. Pour moi... je suis jeune, je travaillerai. Mais je n’oserai plus jamais parler de Dieu, moi qui ai péché.
– En quoi as-tu péché ?
– Ils disent que je suis complice de... Ah ! Seigneur ! Ne me le fais pas dire !
– Non, car je ne le dirai pas, moi non plus. Toi et moi, nous connaissons leurs accusations et nous savons qu’elles ne sont pas vraies. Par conséquent tu n’as pas péché. C’est moi qui te l’affirme.
– Dans ce cas, je peux encore lever les yeux vers le Tout-Puissant ? Je peux te...
– Quoi, mon fils ? »
Jésus est toute douceur pendant qu’il se penche sur l’homme qui s’est arrêté brusquement, comme intimidé.
« Quoi ? Mon Père cherche ton regard, il le veut. Et moi, je veux ton coeur et ta pensée. Oui, le Sanhédrin va te frapper. Moi, je t’ouvre les bras et je te dis : “ Viens. ” Veux-tu être mon disciple ? Je vois en toi tout ce qui est nécessaire pour être un ouvrier du Maître éternel. Viens à ma vigne...
138.4 – Tu dis cela pour de bon, Maître ? Mère... mais tu entends ? Je suis heureux, ma mère ! Je... bénis cette douleur car elle m’a donné cette joie. Oh ! Faisons une grande fête, mère. Ensuite je partirai avec le Maître et tu retourneras chez toi. Je viens tout de suite, mon Seigneur, toi qui as supprimé toute crainte, douleur et peur de Dieu.
– Non, tu attendras la décision du Sanhédrin, l’âme tranquille et sans rancoeur. Reste à ton poste tant qu’on t’y laissera. Ensuite tu me rejoindras à Nazareth ou à Capharnaüm. Adieu. Que la paix soit avec toi et avec ta mère.
– Tu ne t’arrêtes pas chez moi ?
– Non, je viendrai à la maison de ta mère.
– Le village est peu fidèle.
– Je lui enseignerai la fidélité. Adieu, mère. Es-tu heureuse maintenant ? »
Jésus lui fait une caresse, comme il le fait toujours avec les femmes âgées auxquelles, je le remarque, il donne presque toujours le nom de “ mère ”.
« Heureuse, Seigneur. J’avais élevé un garçon pour le Seigneur. Le Seigneur me le prend comme serviteur de son Messie. Que le Seigneur en soit béni. Béni sois-tu, toi qui es son Messie. Bénie soit l’heure où tu es venu. Béni soit mon enfant appelé à ton service.
– Bénie soit sa mère, sainte comme Anne d’Elqana. Que la paix soit avec vous. »
Jésus sort, suivi de Timon et de sa mère. Il les salue encore une fois et rejoint les apôtres. Le retour vers la Galilée commence alors.