– Cela fait longtemps que vous n’avez pas vu Jonas ?
– Depuis qu’il est malade.
– Malade ?
– Oui, Maître. Il n’en peut plus. Il se traînait déjà auparavant, mais depuis les travaux de l’été et la vendange, il ne tient plus debout. Et pourtant... il le fait travailler, ce... Oh, tu dis qu’il faut aimer tout le monde. Mais il est bien difficile d’aimer une hyène ! Or Doras est pire qu’une hyène.
– Jonas l’aime...
– Oui, Maître. Et j’affirme que c’est un saint, comme ceux qui, par fidélité au Seigneur notre Dieu, ont été martyrisés.
– Tu as bien parlé. Comment t’appelles-tu ?
– Michée, et lui Saul et cet autre Joël, et ce dernier Isaïe.
– Je rappellerai vos noms au Père. Vous dites que Jonas est très malade ?
– Oui. Sitôt le travail fini, il se jette sur sa couche et nous ne le voyons pas. C’est ce que nous disent les autres serviteurs de Doras.
– Il est au travail à cette heure-ci ?
– S’il tient debout, oui. Il devrait se trouver au-delà de cette pommeraie.
– La récolte de Doras a été bonne ?
– Célèbre dans toute la région ! On a dû étayer les arbres à cause des fruits d’une grosseur miraculeuse, et Doras a dû faire fabriquer de nouvelles cuves, car le raisin ne pouvait trouver place dans celles qu’il avait déjà, tellement la quantité était grande.
– Alors Doras aura sûrement récompensé son serviteur !
– Récompensé ? Ah, Seigneur, comme tu le connais mal !
– Mais Jonas m’a dit que, il y a quelques années, il a été frappé à mort pour la perte de quelques grappes et qu’il est devenu esclave pour dettes, le maître l’ayant accusé de la perte d’un peu de moisson. Cette année, il aurait donc dû le récompenser, puisqu’il a obtenu une abondance aussi miraculeuse.
– Non. Il l’a fouetté avec férocité, l’accusant de n’avoir pas obtenu la même abondance les années précédentes, sous prétexte qu’il n’avait pas soigné la terre comme il le fallait.
– Mais cet homme est une bête fauve ! S’exclame Matthieu.
– Non. Il n’a plus d’âme, dit Jésus. 109.7 Je vous laisse, mes enfants, avec ma bénédiction. Avez-vous du pain et de la nourriture pour aujourd’hui ?
– Nous avons ce pain. »
Il montre une miche de pain noir qu’il tire d’un sac jeté par terre.
« Prenez ma nourriture. Je n’ai que cela, mais je suis chez Doras aujourd’hui et...
– Toi, chez Doras ?
– Oui, pour racheter Jonas. Vous ne le saviez pas ?
– Personne ne sait rien, ici. Mais... méfie-toi, Maître. Tu es comme une brebis dans la gueule du loup.
– Il ne pourra rien me faire. Prenez ma nourriture. Jacques, donne ce que nous avons, même votre vin. Réjouissez-vous un peu, vous aussi, mes pauvres amis. C’est bon pour l’âme et pour le corps. Pierre ! Allons-y.
– J’arrive, Maître. Il n’y a plus que ce sillon à finir. »
Puis il court vers Jésus, congestionné de fatigue. Il s’essuie avec son manteau – qu’il avait enlevé –, le remet et rit, tout heureux.
Les quatre hommes n’en finissent plus de remercier.
« Tu repasseras par ici, Maître ?
– Oui. Attendez-moi. Vous saluerez Jonas. Pouvez-vous le faire ?
– Bien sûr. Le champ devait être labouré pour ce soir. Plus des deux tiers sont déjà faits, si bien, si vite ! Ils sont forts, tes amis ! Que Dieu vous bénisse ! Aujourd’hui, pour nous, c’est beaucoup plus que la fête des Azymes. Ah, que Dieu vous bénisse tous ! Tous ! Tous ! »