94.2 La barque fait un court trajet à la voile puis les deux pêcheurs la manoeuvrent dans une crique entre deux collines peu élevées. Ces collines paraissent n’en avoir fait qu’une à l’origine, et s’être creusées au milieu par l’érosion ou à la suite d’un tremblement de terre, formant un fjord minuscule ; n’étant pas norvégien, ce dernier n’est pas bordé de sapins, mais seulement d’oliviers ébouriffés qui ont poussé, on ne sait trop comment, sur les pentes escarpées, entre des rochers éboulés et d’autres qui affleurent. Ils entrelacent leurs frondaisons, tordues par les vents qui viennent du lac et qui ici doivent souffler fort. Elles forment une sorte de toit sous lequel bondit un petit torrent capricieux, bruyant parce que tout en cascades, et tout écumant avec ses chutes de roche en roche, mais ce n’est en réalité qu’un nain parmi les cours d’eau.
André saute à l’eau pour accoster au plus près et amarrer la barque à un tronc d’olivier, pendant que Pierre cargue la voile et installe une planche pour servir de pont à Jésus.
« Mais, dit-il, je te conseillerais de te déchausser, d’enlever ton habit et de faire comme nous. Ce fou (il indique le petit torrent) fait tournoyer l’eau du lac et le pont n’est pas sûr avec ce roulis. »
Jésus obéit sans discuter. Une fois à terre, ils remettent leurs sandales et Jésus reprend son long vêtement. Les autres restent avec leurs sous-vêtements foncés.
94.3 « Où est-elle ? demande Jésus.
– Elle se sera cachée, en entendant des voix. Tu sais... avec ce qu’elle a sur elle...
– Appelle-la. »
Pierre crie à haute voix :
« Je suis le disciple du Rabbi de Capharnaüm et le Rabbi est ici. Sors. »
Personne ne donne signe de vie.
« Elle est méfiante, explique André. Un jour, quelqu’un l’a appelée en disant : “ Viens, voilà de la nourriture ”, mais c’est à coups de pierres qu’il l’a reçue. C’est alors que nous l’avons vue pour la première fois, parce que, moi du moins, je ne me souvenais pas du temps où elle était la Belle de Chorazeïn.
– Et qu’avez-vous fait ?
– Nous lui avons jeté un pain, des poissons et un lambeau de toile, un morceau de voile déchirée que nous gardions pour nous essuyer, parce qu’elle était nue. Puis nous nous sommes enfuis pour ne pas nous contaminer.
– Comment êtes-vous revenus, alors ?
– Maître... Tu étais parti et nous ne pensions qu’à te faire connaître toujours plus. Nous avons pensé à tous les malades, à tous les aveugles, aux estropiés, aux muets... et aussi à elle. Nous avons dit : “ Essayons. ” Tu sais... beaucoup... oh, par notre faute certainement, nous ont traités de fous et n’ont pas voulu nous écouter. D’autres, au contraire, nous ont crus. C’est moi qui lui ai parlé, à elle directement. Je suis venu seul, avec la barque, au clair de lune. Je l’appelais, je lui disais : “ Sur la pierre, au pied de l’olivier, il y a du pain et des poissons. Viens sans crainte ”, et je m’en allais. Elle devait attendre de me voir disparaître, car je ne la voyais jamais. La sixième fois, je l’ai vue, debout sur la rive à l’endroit précis où tu es. Elle m’attendait. Quelle horreur ! Si je ne me suis pas enfui, c’est parce que j’ai pensé à toi.
Elle m’a demandé : “ Qui es-tu ? Pourquoi as-tu pitié ? ”
Je lui ai répondu :
“ Parce que je suis disciple de la Pitié. ”
“ Qui est-il ? ”
“ C’est Jésus de Galilée. ”
“ Et il vous enseigne à avoir pitié de nous ? ”
“ De tout le monde. ”
“ Mais sais-tu seulement qui je suis ? ”
“ Tu es la Belle de Chorazeïn, maintenant la lépreuse. ”
“ Et il est possible d’éprouver de la pitié pour moi ? ”
“ Lui, il dit que sa pitié s’adresse à tous, et nous, pour être comme lui, nous devons avoir de la pitié pour tous. ”
Ici, Maître, la lépreuse a blasphémé sans le vouloir. Elle a dit :
“ Alors, lui aussi doit avoir été un grand pécheur. ”
J’avais envie de lui rétorquer : “ Sois maudite à cause de ta langue ”, mais je lui ai dit : “ Non, c’est le Messie, le saint de Dieu. ” Je ne lui ai rien dit d'autre parce que j’ai pensé : “ Dans sa détresse, elle ne peut penser à la miséricorde divine. ”
Elle s’est alors mise à pleurer et elle a dit :
“ Oh ! S’il est le Saint, il ne peut pas, non il ne peut pas avoir pitié de la Belle. Pour la lépreuse, il le pourrait... mais pour la Belle, non. Et moi qui espérais... ”
J’ai demandé :
“ Qu’espérais-tu, femme ? ”
“ La guérison... retourner dans le monde... parmi les hommes... mourir mendiante, mais parmi les hommes... pas comme une bête sauvage, dans une tanière de fauves auxquels je fais horreur. ”
Je lui ai dit :
“ Me jures-tu que si tu reviens au monde tu seras honnête ? ”
“ Oui, Dieu m’a punie justement pour mes péchés. Je me repens profondément. Mon âme subit l’expiation, mais déteste le péché, éternellement. ”
Il m’a alors semblé pouvoir lui promettre le salut en ton nom. Elle m’a dit :
“ Reviens, reviens encore... Parle-moi de lui. Que mon âme le connaisse avant que mon oeil ne le voie... ”
Et je venais lui parler de toi, comme je le peux...
– Et moi, je viens apporter le salut à la première convertie de mon André. »
(c’est André, en effet, qui a parlé tout le temps pendant que Pierre est parti remonter le torrent en sautant de pierre en pierre, et en hélant la lépreuse).
94.4 Enfin, elle montre son horrible visage entre les branches d’un olivier. Elle voit, et pousse un cri.
« Descends donc, crie Pierre. Je ne veux pas te lapider ! Là, tu le vois, c’est le Rabbi Jésus. »
La femme se laisse dévaler sur la pente. J’emploie ce terme car elle descend à toute allure, et elle arrive aux pieds de Jésus avant que Pierre ne revienne près du Maître.
« Pitié, Seigneur !
– Peux-tu croire que je puisse avoir pitié ?
– Oui, parce que tu es saint et que je me suis repentie. Je suis le péché, mais tu es la miséricorde. Ton disciple a été le premier à faire preuve de miséricorde à mon égard. Il est venu me donner du pain et la foi. Purifie-moi, Seigneur, mais l’âme avant la chair. Car je suis trois fois impure et, si tu dois me donner une purification, une seule, c’est pour mon âme pécheresse que je te la demande. Avant d’avoir entendu tes paroles, qu’il me répétait, je me disais : “ Guérir pour retourner parmi les hommes. ” Maintenant que je sais, je dis : “ Etre pardonnée pour obtenir la vie éternelle. ”
– Et je t’accorde ce pardon. Rien d’autre que cela, pourtant...
– Béni sois-tu ! Je vivrai en paix avec Dieu dans ma tanière... libre... ah, délivrée des remords et des peurs. Je n’ai plus peur de la mort, maintenant que je suis pardonnée ! Je n’ai plus peur de Dieu, maintenant que tu m’as absoute !
94.5 – Va au lac, lave-toi et restes-y jusqu’à ce que je t’appelle. »
La femme, misérable fantôme de femme squelettique, rongée par la lèpre, la chevelure en désordre, raide, toute blanche, se lève, descend dans l’eau du lac, et elle s’y plonge avec son vêtement en loques qui la couvre bien peu.
« Pourquoi l’as-tu envoyée se laver ? Il est vrai que sa puanteur rendrait malade, mais... je ne comprends pas, dit Pierre.
– Femme : sors et viens ici. Prends le linge qui est sur la branche » (c’est celui avec lequel Jésus s’est essuyé après être passé de la barque à la terre).
La femme obéit et sort, toute nue, car elle a laissé ses loques dans l’eau, pour prendre le linge sec. Le premier à s’écrier, c’est Pierre qui la regarde, alors qu’André, plus réservé, lui tourne le dos. Mais en entendant son frère, il se retourne et crie à son tour. La femme avait les yeux tellement fixés sur Jésus, qu’elle ne s’occupait de rien d’autre, mais en entendant ces cris, en voyant ces mains qui la désignent, elle se regarde... et elle constate que, en même temps que ses loques, elle a laissé sa lèpre dans le lac. Elle ne court pas, comme on pourrait le penser. Elle s’écroule sur la rive, se pelotonne sur elle-même, honteuse de sa nudité, émue au point qu’elle demeure incapable d’autre chose que de pleurer en une longue plainte, interminable, plus déchirante que des cris.
Jésus s’approche... arrive près d’elle... jette sur elle le linge, lui fait sur la tête une légère caresse et lui dit :
« Adieu. Sois bonne. Tu as mérité la grâce par la sincérité de ton repentir. Grandis dans la foi au Christ. Et obéis à la loi de la purification. »
La femme pleure toujours... C’est seulement quand elle entend le bruit de la planche que Pierre retire sur la barque, qu’elle lève la tête, tend les bras et s’écrie :
« Merci, Seigneur. Merci, béni sois-tu. Béni, béni sois-tu !... »
Jésus lui fait un geste d’adieu avant que la barque ne contourne l’éperon du petit fjord et disparaisse...