EMV 112.1-3 · Tome 2, p. 239-242
L’Evangile tel qu'il m'a été révélé
Citation
112.1 La place du marché de Jéricho, avec ses arbres et les cris des vendeurs. Dans un coin, le gabelou Zachée occupé à ses... extorsions légales et illégales. Il doit aussi acheter et vendre des objets de valeur, car je le vois peser et expertiser des colliers et autres bijoux de métal précieux. Je ne sais si on les lui a remis à cause de quelque impossibilité de payer les taxes en espèces, ou si on les a vendus pour d’autres besoins.
C’est maintenant le tour d’une femme, élancée, toute revêtue d’un manteau de couleur entre rouille et gris-brun. Son visage est couvert d’un voile très fin de soie jaunâtre qui ne permet pas de l’identifier. On ne se rend compte que de la sveltesse du corps, qu’on devine malgré cet accoutrement de toile bise qui l’enveloppe. Elle doit être jeune, du moins à en juger par le peu qu’on en voit : une main qui sort un moment du manteau et présente un bracelet d’or, et des pieds chaussés de sandales pas tellement simples, mais déjà pourvues d’une empeigne et d’un entrelacement de courroies qui laissent voir des orteils lisses et jeunes, et une partie de la cheville fine et très blanche. Elle tend son bracelet sans mot dire, reçoit l’argent sans discuter et se retourne pour s’en aller.
Je m’aperçois maintenant que, derrière elle, Judas l’observe attentivement et, au moment où elle s’en va, il lui dit quelque chose que je ne comprends pas bien. Mais elle, comme si elle était muette, ne répond pas et s’éloigne vivement ainsi fagotée.
Judas interroge Zachée :
« Qui est-elle ?
– Je ne demande pas leur nom à mes clients, surtout quand ils sont gentils comme celle-là.
– Jeune, n’est-ce pas ?
– On le dirait.
– Mais est-elle juive ?
– Qui peut le savoir ? ! On trouve de l’or jaune dans tous les pays.
– Fais-moi voir ce bracelet.
– Tu veux l’acheter ?
– Non.
– Alors, pas question. Qu’est-ce que tu crois ? Qu’on va parler à sa place ?
– Je voulais voir si je pouvais deviner qui elle est ...
– Cela t’inquiète tellement ? Es-tu nécromancien pour le deviner ou chien policier que conduit son flair ? Va, sois tranquille. Ainsi attifée, soit elle est honnête et malheureuse, soit elle est lépreuse. Donc... pas question.
– Je n’ai pas envie de femme, répond Judas d’un air méprisant.
– Possible... mais avec ce visage, j’y crois peu. C’est bien. Si tu ne veux rien d’autre, cède la place. J’ai d’autres clients à servir. »
Contrarié, Judas s’éloigne et demande à un marchand de pain et à un marchand de fruits s’ils connaissent la femme qui vient de leur acheter du pain et des pommes, et s’ils savent où elle habite. Mais ils l’ignorent. Ils répondent :
« Elle vient depuis quelque temps, tous les deux ou trois jours. Mais d’où elle est, nous ne le savons pas.
– Mais comment parle-t-elle ? » insiste Judas.
Les deux hommes rient et l’un répond :
« Avec la langue. »
Judas les injurie et s’en va... 112.2 pour tomber juste au milieu du groupe de Jésus et de ses disciples qui viennent acheter du pain et de quoi le garnir pour leur repas du jour. La surprise est réciproque... et guère enthousiaste. Jésus se contente de lui dire : « Tu es ici ? » et pendant que Judas bredouille quelque chose, Pierre éclate de rire bruyamment :
« Eh bien, je suis aveugle et incrédule : je ne vois pas les vignes et je ne crois pas au miracle.
– Mais que dis-tu ? demandent deux ou trois disciples.
– Je dis la vérité. Ici, il n’y a pas de vignes. Et je ne puis croire que Judas ici, dans cette poussière, fasse la vendange par le seul fait qu’il est disciple du Rabbi.
– La vendange est finie depuis quelque temps, répond sèchement Judas.
– Et Kérioth est bien loin d’ici, achève Pierre.
– Tu m’attaques tout à coup. Tu m’en veux.
– Non. Je suis moins niais que tu ne le souhaiterais.
– Assez ! » interrompt Jésus.
Mais il est sévère. Il se tourne vers Judas :
« Je ne pensais pas te voir ici. Je te croyais plutôt à Jérusalem pour la fête des Tentes.
– J’y vais demain. J’étais ici pour attendre un ami de la famille qui...
– Je t’en prie : cela suffit.
– Tu ne me crois pas, Maître ? Je te jure que moi...
– Je ne t’ai rien demandé et je te prie de ne rien me dire. Tu es ici. Cela suffit. Comptes-tu venir avec nous ou as-tu encore des affaires à régler ? Réponds simplement.
– Non... j’ai fini, d’autant plus que mon ami n’arrive pas et je vais pour la fête à Jérusalem. Et toi, où vas-tu ?
– A Jérusalem.
– Aujourd’hui même ?
– Ce soir, je serai à Béthanie.
– Chez Lazare ?
– Chez Lazare.
– Dans ce cas, j’y vais moi aussi.
– Oui, tu viens jusqu’à Béthanie. Ensuite André, accompagné de Jacques, fils de Zébédée, et de Thomas iront à Gethsémani faire les préparatifs et nous attendre tous, et toi, tu iras avec eux. »
Jésus martèle tellement ces mots que Judas ne réagit pas.
« Et nous ? demande Pierre.
– Toi, avec mes cousins et Matthieu, vous irez où je vous enverrai pour revenir le soir. Jean, Barthélemy, Simon et Philippe resteront avec moi, c’est-à-dire qu’ils iront à Béthanie annoncer que le Rabbi est venu et leur parlera à la neuvième heure. »
112.3 Ils avancent vite au milieu des champs dénudés. Il y a de l’orage, pas dans le ciel qui est serein, mais dans les coeurs. Tous s’en rendent compte et marchent en silence.
Par cette route de Jéricho à Béthanie, la maison de Lazare, où ils arrivent, est l’une des premières du village. Jésus congédie le groupe qui doit aller à Jérusalem, puis l’autre qu’il envoie vers Bethléem en disant :
« Allez-y sans inquiétude. Vous trouverez à mi-chemin Isaac, Elie et les autres. Dites-leur que je serai à Jérusalem pour plusieurs jours et que je les attends pour les bénir. »
En attendant, Simon a sonné à la grille et s’est fait ouvrir. Les serviteurs vont prévenir et Lazare accourt. Judas, qui s’était déjà éloigné de quelques mètres, revient en arrière et dit à Jésus, en guise d’excuse :
« Je t’ai déplu, Maître. Je l’ai compris. Pardonne-moi », mais tout en le disant, il jette un coup oeil furtif par la porte ouverte, du côté du jardin et de la maison.
« Oui. Ça va bien. Va, va. Ne fais pas attendre tes compagnons. »
Judas n’a plus qu’à s’en aller. Pierre murmure :
« Il espérait qu’il y aurait un changement d’ordre.
– Cela, jamais, Pierre. Je sais ce que je fais. Mais toi, sois gentil pour cet homme-là...
– J’essaierai. Mais je ne te promets rien... Adieu, Maître. Viens, Matthieu, et vous deux aussi. Dépêchons-nous.
– Que ma paix soit toujours avec vous. »
Détail
Judas enquête sur la femme voilée, avant de tomber par surprise sur le groupe des apôtres. Il confirmera, dans l'EMV 124, qu'il l'avait remarquée Aglaé depuis Jéricho sans savoir la reconnaître et deviner qui c'était exactement.