98.4 « Dis, Simon, interpelle Judas, toi qui es Judéen comme moi, réponds-moi. Cette belle blonde, sur le sein du Romain, celle qui vient de se lever, n’est-ce pas la soeur de Lazare de Béthanie ?
– Moi, je n’en sais rien, répond sèchement Simon le Cananéen. Il y a peu de temps que je suis revenu parmi les vivants et cette femme est jeune...
– Tu ne voudrais pas me dire que tu ne connais pas Lazare de Béthanie, j’espère ! Je sais bien que tu es son ami et aussi que tu es allé chez lui avec le Maître.
– Et même si c’était le cas ?
– Etant donné que c’est effectivement le cas, tu dois connaître aussi la pécheresse qui est soeur de Lazare. Même les tombeaux la connaissent ! Il y a dix ans qu’elle fait parler d’elle. A peine pubère, elle s’est montrée légère. Mais depuis quatre ans ! Tu ne peux ignorer le scandale, même si tu étais dans “ la Vallée des Morts ”. Tout Jérusalem en a parlé. Et Lazare s’est alors retiré à Béthanie... Il a bien fait, du reste. Personne n’aurait plus mis les pieds dans son splendide palais de Sion où elle allait et venait encore. Je veux dire : personne de saint. A la campagne... on est au courant ! Et puis, désormais elle est partout sauf chez elle... Maintenant elle est sûrement à Magdala... Elle aura trouvé quelque nouvel amour... Tu ne réponds pas ? Peux-tu me démentir ?
– Je ne démens pas. Je me tais.
– Alors, c’est elle ? Toi aussi, tu l’as reconnue !
– Je l’ai vue enfant. Elle était pure, alors. Je la revois maintenant... Mais je la reconnais. Bien qu’impudique, sa physionomie rappelle celle de sa mère, une sainte.
– Alors pourquoi as-tu presque nié qu’elle était la soeur de ton ami ?
– Nos plaies et celles des proches que nous aimons, on cherche à les cacher, surtout quand on est honnête. »
Judas rit jaune.
98.5 « Tu parles bien, Simon. Et tu es un homme honnête, déclare Pierre.
– Et toi ? Tu l’avais reconnue ? Tu vas certainement à Magdala pour vendre ton poisson, et qui sait combien de fois tu l’as vue !...
– Sache, mon garçon, que lorsqu’on est fatigué par un travail honnête, les femmes n’attirent plus. On aime seulement le lit honnête de son épouse.
– Ah ! Mais ce qui est beau plaît à tout le monde ! N’y aurait-il que cela, on regarde.
– Pourquoi ? Pour dire : “ Ce n’est pas nourriture pour ta table ” ? Non, sais-tu. Le lac et le métier m’ont appris plusieurs choses, et en voici une : poisson d’eau douce et de fond n’est pas fait pour l’eau salée et les tourbillons.
– Qu’est-ce que tu veux dire ?
– Je veux dire que chacun doit rester à sa place pour ne pas mourir de malemort.
– Elle te faisait mourir, Marie-Madeleine ?
– Non, j’ai la peau dure. Mais... si tu me le dis, c’est que, toi, tu te sens mal, peut-être ?
– Moi, je ne l’ai pas même regardée !
– Menteur ! Je parie que tu as bien regretté de ne pas te trouver sur cette première barque pour être plus proche d’elle... Tu m’aurais même supporté pour en être plus près... C’est si vrai que c’est à cause d’elle que tu me fais l’honneur de me parler après tant de jours de silence.
– Moi ? Mais elle ne m’aurait pas même vu ! Elle ne regardait continuellement que le Maître, elle !
– Ha, ha, ha ! Et tu dis que tu ne la regardais pas ! Comment as-tu fait pour voir où elle regardait, si tu ne la regardais pas ? »
Tout le monde rit à la remarque de Pierre, sauf Judas, Jésus et Simon le Zélote.