172.1 Le sermon sur la montagne continue.
Au mĂȘme endroit et Ă la mĂȘme heure. La foule est la mĂȘme â Ă lâexception du Romain â, peut-ĂȘtre mĂȘme encore plus nombreuse car il y en a jusquâau dĂ©but des sentiers qui descendent vers la vallĂ©e.
Jésus parle :
« Une des erreurs frĂ©quentes chez lâhomme, câest le manque dâhonnĂȘtetĂ©, mĂȘme envers lui-mĂȘme. Comme lâhomme a du mal Ă ĂȘtre sincĂšre et honnĂȘte, il sâest façonnĂ© un mors pour sâobliger Ă suivre la voie quâil a dĂ©cidĂ©e. Câest dâailleurs un mors que, tel un cheval indomptĂ©, il change facilement de place pour modifier Ă son grĂ© sa marche, ou quâil enlĂšve complĂštement, agissant Ă sa fantaisie sans plus se soucier des reproches quâil peut recevoir de Dieu, des hommes et de sa propre conscience. Ce mors, câest le serment. Mais le serment nâest pas nĂ©cessaire entre gens honnĂȘtes, et Dieu, en ce qui le concerne, ne vous lâa pas enseignĂ©. Bien au contraire, il vous a fait dire : â Ne portez pas de faux tĂ©moignages â sans rien ajouter dâautre. Car lâhomme devrait ĂȘtre franc sans quâil soit besoin dâautre chose que de la fidĂ©litĂ© Ă sa parole.
Quand le DeutĂ©ronome parle des vĆux, mĂȘme des vĆux venant dâun cĆur qui se croit liĂ© Ă Dieu ou par sentiment de besoin ou par sentiment de reconnaissance, il dit : â Ce qui sort de ta bouche, tiens-le, et exĂ©cute le vĆu que tu as fait volontairement Ă YahvĂ© ton Dieu, de ta propre bouche. â On parle toujours de parole donnĂ©e, sans autre chose que la parole.
Se sentir le besoin de faire un serment prouve que lâon nâest pas sĂ»r de soi ni de lâopinion des autres sur soi. Et celui qui exige un serment se dĂ©fie de la sincĂ©ritĂ© et de lâhonnĂȘtetĂ© de celui qui le prononce. Comme vous le voyez, cette habitude du serment est une consĂ©quence de la malhonnĂȘtetĂ© de lâhomme. Et câest une honte pour lâhomme. Une double honte, mĂȘme, car lâhomme nâest mĂȘme pas fidĂšle Ă cette chose honteuse quâest le serment : se moquant de Dieu avec la mĂȘme facilitĂ© quâil se moque du prochain, il arrive Ă se parjurer avec la plus grande assurance et dans la plus grande tranquillitĂ© dâesprit.
172.2 Peut-il y avoir un ĂȘtre plus abject que le parjure ? Il utilise souvent une formule sacrĂ©e â donc demande la complicitĂ© et la garantie de Dieu â ou bien il invoque ce qui lui est le plus cher : son pĂšre, sa mĂšre, son Ă©pouse, ses enfants, ses dĂ©funts, sa vie mĂȘme et ses organes les plus prĂ©cieux, quâil appelle Ă lâappui de ses mensonges. Il amĂšne ainsi son prochain Ă se fier Ă lui. Il le trompe donc. Câest un sacrilĂšge, un voleur, un traĂźtre, un homicide. De qui ? Mais de Dieu, puisquâil mĂȘle la VĂ©ritĂ© Ă lâinfamie de ses mensonges et le bafoue en le bravant : â Frappe-moi, dĂ©mens-moi si tu peux. Tu es lĂ -bas, moi je suis ici et je mâen ris. â
Oh oui ! Riez, riez bien, vous les menteurs et les railleurs ! Mais viendra le moment oĂč vous ne rirez plus, quand Celui Ă qui est remis tout pouvoir vous apparaĂźtra, majestueux et terrible ; par son seul aspect il vous terrifiera et vous foudroiera de son seul regard, avant mĂȘme que sa voix ne vous prĂ©cipite vers votre destin Ă©ternel en vous marquant de sa malĂ©diction.
Câest un voleur, parce quâil sâapproprie une estime quâil ne mĂ©rite pas. EbranlĂ© par son serment, son prochain la lui accorde et ce serpent sâen fait un ornement en se montrant pour ce quâil nâest pas. Câest un traĂźtre, car par son serment il promet quelque chose quâil ne veut pas tenir. Câest un homicide parce que, soit il dĂ©truit lâhonneur de son semblable en lui ĂŽtant par son faux serment lâestime du prochain, soit il tue sa propre Ăąme, car le parjure est un pĂ©cheur abject aux yeux de Dieu qui voit la vĂ©ritĂ© mĂȘme si personne dâautre ne la voit. On ne trompe pas Dieu par des paroles menteuses ni par une conduite hypocrite. Lui, il voit. Pas un seul instant, il ne perd chacun de vue. Il nâest pas de forteresse assez bien gardĂ©e ni de souterrain assez profond oĂč ne puisse pĂ©nĂ©trer son regard. MĂȘme dans votre intĂ©rieur, la forteresse que chaque homme a autour de son cĆur, Dieu entre. Et il ne vous juge pas sur vos serments mais sur vos actes.
172.3 VoilĂ pourquoi je substitue un autre ordre Ă celui qui vous a Ă©tĂ© donnĂ©, quand le serment fut mis en usage pour mettre un frein au mensonge et Ă la facilitĂ© de manquer Ă la parole donnĂ©e. Je ne dis pas comme les anciens : â Ne vous parjurez pas, mais soyez fidĂšles Ă vos serments â, mais : â Ne faites jamais de serments. â Ni au nom du Ciel qui est le trĂŽne de Dieu, ni par la terre qui est lâescabeau de ses pieds, ni par JĂ©rusalem et son Temple qui sont la citĂ© du grand Roi et la maison du Seigneur notre Dieu.
Ne jurez pas sur les tombes des trĂ©passĂ©s ni sur leurs Ăąmes. Les tombes sont pleines des restes de ce qui est infĂ©rieur dans lâhomme et de ce qui lui est commun avec les animaux. Laissez les Ăąmes dans leurs demeures. Faites quâelles ne souffrent pas et ne soient pas horrifiĂ©es sâil sâagit des Ăąmes de justes qui sont dĂ©jĂ dans une prĂ©connaissance de Dieu. Et parce quâil sâagit dâune prĂ©connaissance â câest-Ă -dire une connaissance partielle car jusquâau moment de la RĂ©demption ils ne possĂ©deront pas Dieu dans la plĂ©nitude de sa splendeur â, ils ne peuvent pas ne pas souffrir de vous voir pĂ©cheurs. Et, sâils ne sont pas justes, nâaugmentez pas leur tourment en leur rappelant leur pĂ©chĂ© par le vĂŽtre. Laissez les morts saints dans la paix et ceux qui ne le sont pas dans leur peine. Nâenlevez rien aux premiers, nâajoutez rien aux seconds. Pourquoi faire appel aux morts ? Ils ne peuvent parler. Les saints parce que la charitĂ© le leur dĂ©fend : ils devraient trop souvent vous dĂ©mentir. Les damnĂ©s parce que lâenfer nâouvre pas ses portes et que les damnĂ©s nâouvrent la bouche que pour maudire, et parce que toute voix est Ă©touffĂ©e par la haine de Satan et des satans â car les damnĂ©s sont des satans.
Ne jurez pas sur la tĂȘte de votre pĂšre ou de votre mĂšre, ni sur celle de votre femme ou de vos enfants innocents. Vous nâen avez pas le droit. Seraient-ils donc de lâargent ou une marchandise ? Seraient-ils une signature sur un papier ? Ils sont Ă la fois plus et moins que cela. Ils sont le sang et la chair de ton sang, homme, mais ce sont aussi des crĂ©atures libres et tu ne peux tâen servir comme des esclaves pour garantir un faux que tu as fait. Et ils sont moins que ta propre signature car tu es intelligent, libre et adulte et non pas un interdit ou un enfant qui nâest pas au courant de ce qui se fait et doit donc ĂȘtre reprĂ©sentĂ© par ses parents. Tu es ce que tu es : un homme douĂ© de raison, par consĂ©quent tu es responsable de tes actes et tu dois agir par toi-mĂȘme, en garantissant tes actes et tes paroles par ton honnĂȘtetĂ© et ta sincĂ©ritĂ© personnelles, lâestime que tu as su toi-mĂȘme Ă©veiller chez autrui, et non pas lâhonnĂȘtetĂ©, la sincĂ©ritĂ© de tes parents et lâestime quâils ont su inspirer. Les pĂšres sont-ils responsables de leurs enfants ? Oui, tant quâils sont mineurs. Ensuite, chacun est responsable de lui-mĂȘme. Les enfants des justes ne sont pas toujours des justes, et une femme sainte nâest pas toujours mariĂ©e Ă un homme saint. Alors pourquoi fonder votre garantie sur la justice de votre conjoint ? Pareillement, des enfants saints peuvent naĂźtre dâun pĂ©cheur ; tant quâils sont innocents, ils sont tous saints. Alors pourquoi invoquer un ĂȘtre pur comme garantie de cet acte impur quâest le serment quâon nâa pas lâintention de tenir ?
Ne jurez pas non plus sur votre tĂȘte, sur vos yeux, votre langue et vos mains. Vous nâen avez pas le droit. Tout ce que vous avez appartient Ă Dieu. Vous nâĂȘtes que les gardiens temporaires, les banquiers des trĂ©sors moraux ou matĂ©riels que Dieu vous a accordĂ©s. Dans ce cas, pourquoi disposer de ce qui nâest pas Ă vous ? Pouvez-vous ajouter un seul cheveu Ă votre tĂȘte ou en changer la couleur ? Et, si cela vous est impossible, pourquoi garantir votre serment par votre vue, votre parole, la libertĂ© de vos membres ? Ne bravez pas Dieu. Il pourrait vous prendre au mot et assĂ©cher vos yeux, de mĂȘme quâil peut rendre secs les arbres de vos vergers, vous enlever vos enfants ou vous arracher vos maisons, pour vous rappeler que le Seigneur, câest lui, et vous ses sujets, et que maudit est celui qui sâidolĂątre au point de se considĂ©rer comme supĂ©rieur Ă Dieu en le bravant par le mensonge.
172.4 Que votre oui soit oui, que votre non soit non, rien de plus. Tout ce que vous y ajoutez vous est suggĂ©rĂ© par le Malin, qui se gausse ensuite de vous car, comme vous ne pouvez tout retenir, vous tombez dans le mensonge, si bien quâon vous bafoue et vous vous faites une rĂ©putation de menteurs.
De la sincĂ©ritĂ©, mes enfants, en parole comme dans la priĂšre. Ne faites pas comme les hypocrites quand ils prient : ils aiment Ă rester debout dans les synagogues ou aux coins des places, bien en vue des hommes, pour ĂȘtre louĂ©s comme hommes pieux et justes ; mais quand ils sont en famille, ils offensent Dieu et leur prochain. Ne voyez-vous pas, Ă la rĂ©flexion, que câest lĂ une sorte de parjure ? pourquoi vouloir soutenir ce qui nâest pas vrai dans le seul but de conquĂ©rir une estime que vous ne mĂ©ritez pas ? La priĂšre hypocrite vise Ă prĂ©tendre : â En vĂ©ritĂ©, moi, je suis un saint. Je le jure aux yeux de ceux qui me voient prier et ne peuvent nier quâils me le voient faire. â La priĂšre faite dans cette intention nâest quâun voile dont on recouvre une duplicitĂ© rĂ©elle, et elle devient blasphĂšme.
Laissez Ă Dieu le soin de vous proclamer saints, et agissez de telle sorte que toute votre vie crie pour vous : â Voici un serviteur de Dieu. â Mais vous, par charitĂ© pour vous-mĂȘmes, gardez le silence. PoussĂ©s par lâorgueil, ne faites pas de votre langue un objet de scandale aux yeux des anges. Il vaudrait mieux devenir muets Ă lâinstant, si vous nâavez pas la force de commander Ă votre orgueil et Ă votre langue qui vous poussent Ă vous proclamer vous-mĂȘmes justes et agrĂ©ables Ă Dieu. Laissez aux hommes orgueilleux et faux cette pauvre gloire ! Laissez-leur cette rĂ©compense Ă©phĂ©mĂšre. Pauvre rĂ©compense ! Mais câest celle quâils veulent et ils nâen auront pas dâautre, car ils ne peuvent en avoir quâune : soit la vraie rĂ©compense qui vient du Ciel et qui est Ă©ternelle et juste, soit cette fausse rĂ©compense qui vient de la terre et dure autant que la vie de lâhomme â sinon moins â ; mais comme elle est injuste, il faut ensuite la payer, aprĂšs la vie, par une trĂšs mortifiante punition.
172.5 Ecoutez comment vous devez prier : par vos lĂšvres, par votre travail, par tout votre ĂȘtre, sous lâimpulsion dâun cĆur qui aime Dieu, oui, en voyant en lui un PĂšre, mais qui se souvient Ă©galement quâil est le CrĂ©ateur et vous-mĂȘme une crĂ©ature, et qui se garde toujours avec un respectueux amour en prĂ©sence de Dieu, quâil prie ou sâoccupe dâaffaires, quâil marche ou se repose, quâil reçoive un salaire ou en fasse bĂ©nĂ©ficier un autre.
Sous lâimpulsion du cĆur, ai-je dit. Câest la qualitĂ© premiĂšre et essentielle, car tout vient du cĆur. La pensĂ©e, la parole, le regard, les actes sont le reflet du cĆur. Câest de son cĆur que le juste tire le bien, et plus il en tire, plus il en trouve, car le bien que lâon fait donne naissance Ă un bien nouveau. Câest comme le sang qui se renouvelle dans le circuit des veines et revient au cĆur, toujours enrichi dâĂ©lĂ©ments nouveaux venant de lâoxygĂšne quâil a absorbĂ© ou des sucs des aliments quâil a assimilĂ©s. Lâhomme pervers, au contraire, ne peut tirer de son cĆur tĂ©nĂ©breux, rempli de mensonges et de poison, que mensonges et poison qui se dĂ©veloppent toujours plus, fortifiĂ©s quâils sont par les fautes quâils accumulent comme sâaccumulent sur lâhomme bon les bĂ©nĂ©dictions de Dieu. Croyez bien, en effet, que câest le trop-plein du cĆur qui dĂ©borde des lĂšvres et se rĂ©vĂšle dans les actes.
Faites-vous un cĆur humble et pur, confiant, sincĂšre. Aimez Dieu de lâamour pudique dâune vierge pour son Ă©poux. En vĂ©ritĂ©, je vous dis que toute Ăąme est une vierge, mariĂ©e Ă lâĂ©ternel Aimant, Ă notre Seigneur Dieu. Cette terre est le temps des fiançailles dont lâange donnĂ© Ă tout homme comme gardien est le paranymphe spirituel ; toutes les heures, toutes les contingences de la vie, sont autant de servantes qui prĂ©parent le trousseau nuptial. Lâheure de la mort, câest lâheure de lâaccomplissement des noces : câest Ă ce moment-lĂ que viennent la connaissance, lâĂ©treinte, la fusion, et, parĂ©e de son vĂȘtement dâĂ©pouse accomplie, lâĂąme peut enlever son voile et se jeter dans les bras de son Dieu sans que cet amour de lâEpoux puisse scandaliser les autres.
Mais, pour le moment, vous ĂȘtes encore des Ăąmes sacrifiĂ©es dans les liens des fiançailles avec Dieu. Quand vous voulez parler Ă lâEpoux, entrez dans la paix de votre demeure et surtout dans la paix de votre demeure intĂ©rieure ; tel un ange de chair assistĂ© par votre ange gardien, adressez-vous alors au Roi des anges. Laissez dehors tout ce qui appartient au monde : la manie de vous faire remarquer et celle dâĂ©difier, les scrupules des longues priĂšres pleines de paroles, monotones, tiĂšdes et sans amour.
172.6 Pour lâamour de Dieu ! DĂ©barrassez-vous de lâhabitude de mesurer votre temps de priĂšre. En vĂ©ritĂ©, certaines personnes passent de nombreuses heures en un monologue que seules les lĂšvres prononcent. Câest un vrai soliloque car lâange gardien lui-mĂȘme nâĂ©coute pas, tant câest une rumeur vaine Ă laquelle il essaie de remĂ©dier en se plongeant dans une ardente oraison pour le sot dont il a la garde. En vĂ©ritĂ©, certains nâemploieraient pas ces heures dâune autre maniĂšre, mĂȘme si Dieu apparaissait pour leur dire : â Le salut du monde exige que vous abandonniez ce bavardage sans Ăąme pour aller en toute simplicitĂ© puiser de lâeau Ă un puits et arroser le sol par amour pour moi et pour vos semblables. â En vĂ©ritĂ©, il y a des personnes qui croient leur monologue plus important que lâaccueil courtois dâun visiteur ou le secours charitable apportĂ© Ă un nĂ©cessiteux. Ces Ăąmes sont tombĂ©es dans lâidolĂątrie de la priĂšre.
La priĂšre est un acte dâamour. On peut aimer aussi bien en faisant le pain quâen priant, en assistant un malade quâen mĂ©ditant, en vaquant Ă ses tĂąches mĂ©nagĂšres quâen faisant un pĂšlerinage au Temple, en sacrifiant jusquâĂ nos justes dĂ©sirs de nous recueillir dans le Seigneur quâen sacrifiant un agneau. Il suffit dâimprĂ©gner dâamour tout son ĂȘtre et toute son activitĂ©. Nâayez pas peur ! Le PĂšre voit. Le PĂšre comprend. Le PĂšre Ă©coute. Le PĂšre accorde ce quâil faut. Que de grĂąces nâaccorde-t-il pas pour un seul soupir dâamour vrai, parfait ! Quelle abondance de grĂąces pour un sacrifice intime fait avec amour ! Ne ressemblez pas aux paĂŻens. Dieu nâa pas besoin que vous lui disiez ce quâil doit faire devant vos besoins. Cela, les paĂŻens peuvent le dire Ă leurs idoles qui ne peuvent entendre. Mais nâagissez pas ainsi avec Dieu, avec le Dieu vrai, spirituel, qui nâest pas seulement Dieu et Roi, mais qui est aussi votre PĂšre et qui sait, avant mĂȘme que vous ne le lui demandiez, ce dont vous avez besoin.
172.7 Demandez et lâon vous donnera. Cherchez et vous trouverez. Frappez et lâon vous ouvrira. Car quiconque demande reçoit, qui cherche trouve et qui frappe Ă la porte la voit sâouvrir. Quand un enfant vous tend sa petite main en disant : â PĂšre, jâai faim â, lui donnez-vous une pierre ? Lui donnez-vous un serpent sâil demande un poisson ? Non, au contraire : au pain et au poisson vous ajoutez une caresse et une bĂ©nĂ©diction, car il est doux Ă un pĂšre de nourrir son enfant et de le voir sourire de bonheur. Si donc vous, dont le cĆur est imparfait, vous savez donner de bonnes choses Ă vos enfants par le seul amour naturel que lâanimal aussi Ă©prouve pour ses petits, combien plus votre PĂšre qui est dans les Cieux accordera-t-il, Ă ceux qui le lui demandent, ce qui est bon et nĂ©cessaire pour leur bien. Nâayez pas peur de demander et nâayez pas peur de ne pas obtenir !
Je vous mets nĂ©anmoins en garde contre une erreur dans laquelle on tombe facilement : nâimitez pas ceux dont la foi et lâamour sont faibles, les paĂŻens de la vraie religion. En effet, parmi les croyants, il y a des paĂŻens dont la pauvre religion est un enchevĂȘtrement de superstitions et de foi, un Ă©difice chancelant, envahi par des plantes parasites de toute espĂšce, au point de sâeffriter et de tomber en ruine. Ces gens faibles et paĂŻens sentent mourir leur foi sâils ne se voient pas exaucĂ©s.
Vous, vous nâavez pas peur de demander. Et cela vous paraĂźt juste. En effet, obtenir cette grĂące ne serait pas inutile Ă tel moment prĂ©cis. Mais la vie ne se termine pas Ă ce moment-lĂ . Et ce qui est bien aujourdâhui pourrait ne pas lâĂȘtre demain. Cela, vous lâignorez, puisque vous ne connaissez que le moment prĂ©sent et câest encore une grĂące de Dieu. Mais Dieu connaĂźt aussi lâavenir. Il arrive donc souvent que, pour vous Ă©pargner une peine plus grande, il laisse une priĂšre non exaucĂ©e.
Pendant mon annĂ©e de vie publique, plus dâune fois jâai entendu des cĆurs qui gĂ©missaient : â Combien jâai souffert alors, quand Dieu ne mâa pas Ă©coutĂ©. Mais maintenant je dis : â Cela valait mieux, car cette grĂące mâaurait empĂȘchĂ© dâarriver Ă cette heure de Dieu. â â Jâen ai entendu dâautres dire â et me dire â : â Pourquoi, Seigneur, ne mâexauces-tu pas ? Tu lâaccordes aux autres mais pas Ă moi ! â Bien que jâaie souffert de voir souffrir, jâai pourtant dĂ» rĂ©pondre : â Je ne le peux pas â, car les exaucer aurait signifiĂ© entraver leur vol vers la vie parfaite. Il arrive aussi que le PĂšre dise : â Je ne le peux pas. â Ce nâest pas quâil ne puisse accomplir lâacte immĂ©diat. Mais il sây refuse parce quâil en connaĂźt les consĂ©quences futures.
Ecoutez : un jeune enfant souffre des intestins. Sa mĂšre appelle le mĂ©decin et le mĂ©decin dit : â Pour quâil guĂ©risse, il lui faut une diĂšte absolue. â Lâenfant pleure, crie, supplie, paraĂźt sâaffaiblir. La mĂšre, toujours pleine de pitiĂ©, unit ses lamentations Ă celles de son fils. Cette interdiction absolue lui semble ĂȘtre de la duretĂ© de la part du mĂ©decin. Elle pense que ce jeĂ»ne et ces larmes peuvent nuire Ă son enfant. Mais le mĂ©decin reste inexorable. A la fin, il lui dit : â Femme, moi je sais, toi tu ne sais pas. Veux-tu perdre ton enfant ou veux-tu que je le sauve ? â La mĂšre crie : â Je veux quâil vive ! â â Dans ce cas, poursuit le mĂ©decin, je ne peux autoriser de nourriture. Ce serait sa mort. â Câest ainsi que, parfois, le PĂšre parle. Vous, en mĂšres pleines de pitiĂ© pour votre moi, vous ne voulez pas lâentendre pleurer parce quâon vous refuse une grĂące. Mais Dieu dit : â Je ne le peux pas. Ce serait mauvais pour toi. â Un jour viendra â si ce nâest lâĂ©ternitĂ© â oĂč on en viendra Ă dire : â Merci, mon Dieu, de ne pas avoir Ă©coutĂ© ma sotte demande ! â
172.8 Ce que jâai dit pour la priĂšre, je le dis pour le jeĂ»ne. Quand vous jeĂ»nez, ne prenez pas un air triste comme le font les hypocrites qui intentionnellement affectent dâĂȘtre Ă©puisĂ©s pour que le monde sache et croie quâils jeĂ»nent, mĂȘme si ce nâest pas vrai. Eux aussi ont dĂ©jĂ obtenu leur rĂ©compense avec les Ă©loges du monde, et ils nâen auront pas dâautre. Mais vous, quand vous jeĂ»nez, ayez lâair gai, lavez-vous le visage Ă plusieurs eaux pour quâil paraisse frais et lisse, oignez-vous la barbe et parfumez vos cheveux, ayez sur les lĂšvres le sourire de quelquâun qui a bien dĂ©jeunĂ©. En vĂ©ritĂ©, que ce ne soit pas tant la nourriture que lâamour qui vous soutienne ! Lâhomme qui jeĂ»ne par amour se nourrit dâamour. En vĂ©ritĂ©, je vous dis que le monde aura beau vous traiter de â vaniteux â et de â publicains â, votre PĂšre verra votre hĂ©roĂŻsme secret et vous en donnera double rĂ©compense, pour le jeĂ»ne et pour le sacrifice des Ă©loges que vous auriez pu recevoir.
Et maintenant que votre ùme a été nourrie, allez nourrir votre corps.
172.9 Que ces deux pauvres restent avec nous. Ils seront les hÎtes bénis qui donneront de la saveur à notre pain. La paix soit avec vous. »