Ils entrent dans la maisonnette. C’est une petite habitation de forme carrée, entourée d’un portique qui l’agrandit. A l’intérieur il y a quatre pièces séparées par un corridor en forme de croix. Un escalier, extérieur comme toujours, mène au-dessus du petit portique qui se change donc en terrasse et donne accès à une pièce très vaste, aux dimensions de la maison, et qui sert parfois pour les provisions, mais est actuellement tout à fait libre et propre, et absolument vide.
Simon, qui se tient à côté du vieux serviteur que j’entends appeler Joseph, fait les honneurs de la maison et dit :
« Ici, on pourrait parler aux gens, ou encore prendre les repas… Comme tu veux.
– Nous y penserons tout à l’heure. En attendant, va dire aux autres qu’après le repas, les habitants viennent eux aussi. Je ne décevrai pas tous ces braves gens.
– Où dois-je leur dire d’aller ?
– Ici. Le jour est tiède. L’endroit est à l’abri du vent. Le verger dénudé ne subira pas de dommages si les gens y viennent. Je parlerai ici, du haut de la terrasse. Va donc. »
Lazare reste seul avec Jésus. Marthe, obligée de s’occuper de tout ce monde, est redevenue la « bonne hôtesse » et travaille en bas, avec les serviteurs et même les apôtres pour préparer tables et couchettes.
135.4 Jésus passe son bras autour des épaules de Lazare et l’entraîne hors de la pièce marcher sur la terrasse qui entoure la maison, au beau soleil qui attiédit le temps. D’en haut, il observe le travail des serviteurs et des disciples et sourit à Marthe qui va et vient, le visage sérieux mais déjà moins bouleversé. Il contemple aussi le beau panorama qui entoure l’endroit et nomme avec Lazare diverses localités et diverses personnes ; enfin, il demande brusquement :
« La mort de Doras a donc été comme un bâton remué dans le nid des serpents ?
– Ah, Maître ! Nicodème m’a dit que la séance du Sanhédrin a été d’une violence jamais vue !
– Qu’ai-je fait au Sanhédrin pour l’inquiéter ? Doras est mort naturellement, à la vue de tout un peuple, tué par la colère. Je n’ai pas permis qu’on manque de respect au mort. Par conséquent…
– Tu as raison. Mais eux… Ils sont fous de peur. Et… sais-tu qu’ils ont dit qu’il fallait te prendre en état de péché, pour pouvoir te tuer ?
– Dans ce cas, sois tranquille ! Il leur faudra attendre jusqu’à l’heure de Dieu !
– Mais, Jésus ! Sais-tu de qui on parle ? Sais-tu de quoi sont capables les pharisiens et les scribes ? Connais-tu les sentiments d’Hanne ? Sais-tu qui est son second ? Le sais-tu ?… Mais que dis-je ? Tu le sais bien ! Il est donc inutile que je te prévienne qu’ils inventeront un péché pour pouvoir t’accuser.
– Ils l’ont déjà trouvé… J’ai déjà fait plus qu’il n’en faut. J’ai parlé à des Romains, à des pécheresses… Oui. A des pécheresses, Lazare. Ne me regarde pas d’un air si effrayé… L’une d’elle vient toujours m’écouter. Elle habite dans une étable que lui a donnée ton régisseur, à ma demande, car, pour rester près de moi, elle demeurait dans un refuge pour les porcs… »
La stupeur paralyse Lazare. Il reste immobile. Il regarde Jésus comme s’il voyait quelqu’un que son étrangeté rend incompréhensible.
Jésus le secoue en souriant.
« Tu as vu Mammon ? demande-t-il.
– Non… C’est la Miséricorde que j’ai vue. Mais… mais moi, je le comprends. Eux, ceux du Conseil, non. Et ils disent que c’est péché. C’est donc vrai ! Je croyais… Ah ! Qu’as-tu fait ?
– C’est mon devoir, mon droit, mon désir : chercher à racheter une âme qui est tombée. Tu vois donc que ta sœur ne sera pas la première fange que j’approche et sur laquelle je me penche. Et elle ne sera pas la dernière. C’est sur la boue que je veux semer les fleurs et les faire pousser : les fleurs du bien.
– Oh ! Dieu ! Mon Dieu !… Mais… Ah ! Mon Maître, tu as raison. C’est ton droit, c’est ton devoir, c’est ton désir. Mais les hyènes ne le comprennent pas. Eux, ils sont des charognes tellement puantes qu’ils ne sentent, ne peuvent sentir l’odeur des lys. Et même là où les lys fleurissent, eux, les puissantes charognes, flairent l’odeur du péché. Ils ne comprennent pas que c’est de leur propre cloaque que provient cette odeur…
135.5 Je t’en prie : ne reste plus longtemps dans un même endroit. Va, tourne, sans leur fournir le moyen de te rejoindre. Sois comme un feu follet qui danse sur les tiges des fleurs, rapide, insaisissable, déconcertant dans ses itinéraires. Fais cela. Non par lâcheté, mais par amour du monde qui a besoin que tu vives pour être sanctifié. La corruption augmente. Oppose-lui la sanctification… La corruption… ! Tu as vu la nouvelle habitante de Béthanie ? C’est une Romaine mariée à un juif. Lui est fidèle à la Loi, mais elle est idolâtre. Elle ne pouvait vivre comme elle le voulait à Jérusalem, car elle se disputait avec ses voisins à cause de ses bêtes. Elle est venue ici. Sa maison est remplie d’animaux qui pour nous sont impurs et… la plus immonde, c’est elle, qui se gausse de nous et se permet des choses… Moi, je ne puis la critiquer, puisque… Mais je dis que, si on ne met pas les pieds chez moi à cause de Marie dont le péché pèse sur toute la famille, on va sans scrupule dans la maison de cette femme. C’est qu’elle est en faveur auprès de Ponce Pilate et elle vit séparée de son mari. Lui est à Jérusalem, elle ici. Lui et eux font semblant de ne pas se profaner en y venant et de ne pas constater qu’ils se profanent. Hypocrisie ! Ils vivent plongés jusqu’au cou dans l’hypocrisie ! Et il s’en faut de peu qu’ils s’y noient. Le sabbat, c’est le jour du festin… Des membres du Conseil eux-mêmes y assistent ! C’est un fils d’Hanne qui est le plus assidu.
– Je l’ai vue, oui. Et laisse-la faire. Laisse-les faire. Quand un médecin prépare un médicament, il mélange les ingrédients, les remue, ce qui fait paraître l’eau corrompue et trouble. Mais ensuite ce qui est mort se dépose, et l’eau redevient limpide tout en étant saturée des sucs de ces substances salutaires. Ainsi en est-il maintenant. Tout se mélange, et je travaille avec tout le monde. Ensuite, ce qui est mort se déposera et on le jettera, ce qui est vivant restera actif dans la grande mer du peuple de Jésus Christ. Descendons. On nous appelle… »