Voilà qu’arrive le berger Joseph, tout couvert de poussière comme après une longue marche.
« Toi ? Comment cela se fait-il ? demande Jésus après l’avoir embrassé pour le saluer.
– J’ai des lettres pour toi. Ta Mère me les a données. L’une vient d’elle. Les voici. »
Joseph présente trois petits rouleaux d’une espèce de fin parchemin, attachés par un ruban. Le plus volumineux a aussi un sceau pour le fermer. Un autre est seulement noué. Le troisième a un sceau brisé.
« Voilà celui de ta Mère » dit Joseph en indiquant celui qui a un noeud.
Jésus le déroule et le lit, tout bas d’abord, puis à haute voix.
« “ A mon Fils aimé, paix et bénédiction. Il m’est arrivé, à la première heure des calendes de la lune d’Ellul, un messager de Béthanie. C’était le berger Isaac auquel j’ai donné un baiser de paix et de réconfort en ton nom et pour lui prouver ma reconnaissance. Il m’a apporté ces deux lettres que je t’envoie, me disant verbalement que ton ami Lazare de Béthanie te prie de condescendre à sa prière. Jésus bien aimé, mon Fils béni et mon Seigneur, je voudrais moi aussi te demander deux choses : la première de te rappeler que tu m’as promis d’appeler ta pauvre Maman pour l’instruire dans ta Parole ; la seconde de ne pas venir à Nazareth sans m’en avoir d’abord parlé. ” »
Jésus arrête brusquement, se lève, et va se placer entre Jacques et Jude. Il les serre étroitement dans ses bras et termine en répétant par coeur ces mots :
« “ Alphée est retourné dans le sein d’Abraham à la dernière pleine lune, et grand a été le deuil de la cité... ” »
Les deux fils pleurent sur la poitrine de Jésus. Il termine :
« “ A sa dernière heure, il aurait voulu t’avoir auprès de lui, mais tu étais loin. C’est pourtant un réconfort pour Marie qui voit en cela l’assurance du pardon de Dieu, ce qui doit donner la paix même à mes neveux. ” Vous entendez ? C’est Elle qui le dit, et elle sait de quoi elle parle.
– Donne-moi la lettre, supplie Jacques.
– Non, cela te ferait du mal.
– Pourquoi ? Que peut-elle dire de plus pénible que la mort d’un père ?
– Qu’il nous a maudits, soupire Jude.
– Non, non pas cela, assure Jésus.
– Tu dis cela... pour ne pas nous affliger. Mais c’est la vérité.
– Lis, alors. »
Jude lit :
« “ Jésus, je te prie – et Marie t’en prie elle aussi – de ne pas venir à Nazareth avant la fin du deuil. L’affection des Nazaréens pour Alphée les rend injustes envers toi, et ta Mère en pleure. Notre bon ami Alphée, fils de Sarah, me console et calme le pays. Il y a eu beaucoup de bruit au sujet du récit d’Aser et d’Ismaël pour la femme de Kouza. Mais Nazareth est maintenant une mer agitée par des vents contraires. Je te bénis, mon Fils, et je te demande pour mon âme paix et bénédiction. Paix à mes neveux. Maman. ” »
Les apôtres font des commentaires et réconfortent les deux frères en pleurs.
104.7 Mais Pierre dit :
« Et celles-là, tu ne les lis pas ? »
Jésus fait signe que oui et ouvre celle de Lazare. Il appelle Simon le Zélote et ils lisent ensemble dans un coin. Puis ils ouvrent l’autre rouleau et le lisent aussi. Ils discutent. Je vois Simon chercher à persuader Jésus de quelque chose, sans y parvenir.
Jésus, les rouleaux en main, vient au milieu de la pièce et dit :
« Ecoutez, mes amis. Nous formons tous une même famille et il n’y a pas de secrets entre nous. Si c’est faire preuve de pitié de tenir le mal caché, c’est justice que de faire connaître le bien. Ecoutez ce qu’écrit Lazare de Béthanie :
“ Au Seigneur Jésus, paix et bénédiction. Paix et salut à mon ami Simon. J’ai reçu ta lettre et, en qualité de serviteur, j’ai mis à ton service mon coeur, ma parole et tous mes moyens pour te faire plaisir et avoir l’honneur d’être pour toi un serviteur qui ne soit pas inutile. Je suis allé chez Doras, dans son château de Judée, pour le prier de me vendre son serviteur Jonas, comme tu le désires. J’avoue que, sans la prière de Simon, ton ami fidèle, je n’aurais pas affronté ce chacal railleur, cruel et néfaste. Mais pour toi, mon Maître et ami, je me sens capable d’affronter Mammon en personne. Je pense en effet que tu es tout proche de ceux qui oeuvrent pour toi et donc que tu les défends. J’ai été certainement aidé car, contre toute prévision, j’ai gagné. La discussion a été dure et les premiers refus humiliants. Trois fois, j’ai dû m’incliner devant cet argousin tout-puissant. Ensuite, il m’a imposé un délai d’attente. Enfin voilà la lettre. Elle est digne d’une vipère. Et moi, j’ai à peine le courage de te dire : ‘ Cède pour parvenir à tes fins ’ car il n’est pas digne de t’avoir. Mais c’est le seul moyen. J’ai accepté en ton nom et j’ai signé. Si j’ai mal fait, réprimande-moi. Mais crois-le bien : j’ai essayé de mon mieux de te rendre service. Hier est arrivé l'un de tes disciples de Judée, disant qu’il venait en ton nom pour savoir s’il y avait des nouvelles à t’apporter. Il se nomme Judas de Kérioth. Mais j’ai préféré attendre Isaac pour te remettre la lettre. J’ai été étonné que tu aies envoyé quelqu’un d’autre, sachant qu’à chaque sabbat Isaac vient chez moi se reposer. Je n’ai rien d’autre à te dire. Je baise seulement tes pieds saints. Je te prie de les diriger chez ton serviteur et ami Lazare, comme tu l’as promis. Salut à Simon. A toi, mon Maître et ami, baiser de paix et prière de bénédiction. Lazare. ”
Et maintenant voici l’autre : “ A Lazare, salut. J’ai décidé. Pour une somme double, tu auras Jonas. Cependant j’y mets ces conditions et je ne les changerai pour aucun motif. Je veux d’abord que Jonas termine les récoltes de l’année, autrement dit, je le retiendrai jusqu’à la lune de Tisri, à la fin de la lune. Je veux que Jésus de Nazareth vienne lui-même le prendre, et je lui demande d’entrer sous mon toit pour faire sa connaissance. Je veux un paiement immédiat après la signature du contrat. Adieu. Doras. ”
104.8 – Quelle peste ! S’écrie Pierre. Mais qui paie ? Qui sait combien il demande et nous... nous n’avons pas le moindre sou !
– C’est Simon qui paie, pour nous faire plaisir, à moi et au pauvre Jonas. Il n’acquiert qu’une ombre d’homme qui ne lui servira à rien. Mais il acquiert un grand mérite pour le Ciel.
– Toi ? Oh ! »
Tout le monde est stupéfait. La surprise fait même oublier leur peine aux fils d’Alphée.
« C’est lui. Il est juste que cela se sache.
– Il serait juste aussi que l’on sache pourquoi Judas est allé chez Lazare. Qui l’y avait envoyé ? Toi ? »
Mais Jésus ne répond pas à Pierre. Il est très soucieux, pensif. Il ne sort de sa méditation que pour dire :
« Donnez à dîner à Joseph, puis allons nous reposer. Je vais préparer une réponse pour Lazare... Isaac est encore à Nazareth ?
– Il m’attend.
– Nous nous y rendrons tous.
– Oh non ! Ta Mère dit... »
Tous sont en émoi.
« Silence. C’est ma volonté. Ma Mère laisse parler son coeur aimant. Moi, je juge avec ma raison. Je préfère effectuer cette démarche pendant que Judas n’est pas là, et tendre une main amie à mes cousins Simon et Joseph, pleurer avec eux avant la fin du deuil. Puis nous reviendrons à Capharnaüm, à Génésareth, sur le lac en somme, pour attendre la fin de la lune de Tisri. Nous prendrons les Marie avec nous. Votre mère a besoin d’amour, nous lui en donnerons. Et la mienne a besoin de paix. Je suis sa paix.
– Tu crois qu’à Nazareth... demande Pierre.
– Je ne crois rien.
– Ah bien ! Parce que, s’ils devaient lui faire du mal ou la faire souffrir !... Ils auraient à faire avec moi ! » dit Pierre tout ébouriffé.
Jésus lui fait une caresse, mais il est pensif ; je dirais même qu’il est triste. Puis il va s’asseoir entre Jude et Jacques et les tient dans ses bras pour les consoler.
Les autres parlent doucement pour ne pas troubler leur douleur.