179.7 Puis, se tournant vers Pierre, il lui dit :
« Remonte aussi haut que tu peux et amarre la barque de l’autre côté. »
Pendant que les deux barques avancent un peu sur le fleuve pour s’arrêter ensuite près de la rive, Jésus s’assied et demande au nouveau disciple :
« Qui reste-t-il maintenant chez toi ?
– Ma mère avec mon frère aîné, marié depuis cinq ans. Mes sœurs sont par-ci par-là dans la région. Mon père était très bon et ma mère, désolée, le pleure. »
Le jeune homme s’arrête brusquement car il sent un sanglot lui monter du cœur.
Jésus le prend par la main et lui dit :
« J’ai connu moi aussi cette douleur et j’ai vu pleurer ma Mère. Je te comprends donc bien… »
Le frottement de la barque sur le gravier interrompt la conversation pour permettre de débarquer. On ne voit plus ici ces collines basses de Bethsaïde qui plongent pour ainsi dire leur nez dans le lac, mais une plaine avec de riches moissons s’étend sur cette rive en face de Bethsaïde en direction du nord.
« Nous allons à Mérom ? demande Pierre.
– Non. Nous prenons ce sentier à travers champs. »
Les champs, beaux et bien entretenus, montrent des épis encore tendres mais déjà formés. Ils sont tous au même niveau et avec le léger ondoiement que leur imprime un vent frais venu du nord, ils semblent former un autre petit lac où font office de voiles les arbres qui se dressent çà et là, pleins de pépiements d’oiseaux.
« Ces champs ne sont pas comme ceux de la parabole, observe Jacques, le cousin de Jésus.
– Non, assurément ! Les oiseaux ne les ont pas dévastés, il n’y a ni épines ni cailloux. Du beau blé ! D’ici un mois, il sera déjà blond… et d’ici deux mois, il sera prêt à être fauché et engrangé, observe Judas.
– Maître… je te rappelle ce que tu as dit chez moi. Tu as si bien parlé ! Mais je commence à avoir dans la tête des nuages aussi embrouillés que là-haut, déclare Pierre.
– Ce soir, je te l’expliquerai. 179.8 Nous voici arrivés en vue de Chorazeïn. »
Jésus regarde longuement le nouveau disciple et lui dit :
« On donne à celui qui donne et la possession n’enlève pas le mérite du cadeau. Conduis-moi à votre tombeau et chez ta mère. »
En larmes, le jeune homme s’agenouille en baisant la main de Jésus.
« Lève-toi ! Allons ! Mon âme a ressenti ton chagrin. Je veux par mon amour te fortifier dans l’héroïsme.
– Isaac l’Adulte m’avait raconté à quel point tu étais bon. Isaac, tu sais ? Celui dont tu as guéri la fille. Il a été mon apôtre. Mais je vois que ta bonté est encore plus grande que ce qu’il m’avait dit.
– Nous allons aussi saluer l’Adulte pour le remercier de m’avoir donné un disciple. »
A leur arrivée à Chorazeïn, la maison d’Isaac est justement la première qu’ils aperçoivent. Un vieil homme rentre chez lui, mais quand il voit le groupe de Jésus avec ses disciples, et parmi eux le jeune homme de Chorazeïn, il lève les bras, son bâton à la main : il en a le souffle coupé et reste bouche bée. Jésus sourit et son sourire rend la parole au vieillard.
« Dieu te bénisse, Maître ! Mais d’où me vient cet honneur ?
– C’est pour te dire “ merci ”.
– Mais de quoi, mon Dieu ? C’est à moi de te remercier. Entre, entre ! Ah ! Quelle douleur que ma fille soit partie assister sa belle-mère ! Car elle est mariée, sais-tu ? Que de bénédictions depuis que je t’ai rencontré ! Tout de suite après sa guérison, un riche parent est revenu de loin, veuf, avec de petits enfants qui avaient besoin d’une mère… Oh ! Mais je t’ai déjà raconté tout cela ! Ma tête est vieille ! Pardonne-moi.
– Ta tête est sage et elle oublie aussi de se glorifier du bien qu’elle fait pour son Maître. Oublier le bien que l’on a fait, c’est de la sagesse. Elle manifeste l’humilité et la confiance en Dieu.
– Mais moi… je ne saurais…
– Et ce disciple, n’est ce pas grâce à toi que je l’ai ?
– Oh !… mais je n’ai rien fait, sais-tu ? Je lui ai seulement dit la vérité… et je suis content qu’Elie soit avec toi. »
Il se tourne vers Elie :
« Passé le premier moment de surprise, ta mère a essuyé ses larmes quand elle a su que tu étais auprès du Maître. Ton père a eu, malgré cela, un deuil plein de dignité. Il est depuis peu au tombeau.
– Et mon frère ?
– Il se tait… Tu sais… cela lui a été un peu dur de te voir absent… à cause du village… C’est encore ce qu’il pense… »
Le jeune homme se tourne vers Jésus :
« Tu l’as dit. Mais moi, je ne voudrais pas qu’il soit mort… Fais qu’il devienne vivant comme moi, et à ton service. »
Les autres ne comprennent pas et regardent d’un air interrogateur, mais Jésus répond :
« Ne désespère pas et persévère. »
Puis il bénit Isaac et s’en va malgré l’insistance d’Isaac.
179.9 Ils font une halte auprès du tombeau fermé et ils prient. Puis, à travers un vignoble à demi dépouillé, ils se dirigent vers la maison d’Elie.
La rencontre entre les deux frères est plutôt réservée. L’aîné se juge offensé et veut le faire remarquer. Le cadet se sent humainement coupable et ne réagit pas. Mais leur mère arrive. Sans un mot, elle se prosterne et baise le bord du vêtement de Jésus. Son arrivée apaise l’atmosphère et les esprits au point qu’on veut faire honneur au Maître.
Cependant, Jésus n’accepte rien et dit seulement :
« Que vos cœurs soient justes l’un envers l’autre, comme était juste celui que vous pleurez. Ne donnez pas un sens humain à ce qui est surnaturel : la mort et l’appel à une mission. L’âme du juste ne s’est pas troublée de voir que son fils n’assistait pas à l’ensevelissement de son cadavre. Au contraire, elle s’est apaisée en pensant à la sécurité de l’avenir de son Elie. Que l’opinion du monde ne trouble pas la grâce de l’élection. Si le monde a pu s’étonner de ne pas le voir auprès du cercueil de son père, les anges ont exulté de le voir aux côtés du Messie. Soyez justes. Et toi, mère, que cela te console. Tu l’as élevé avec sagesse et ton fils a été appelé par la Sagesse. Je vous bénis tous. Que la paix soit avec vous, maintenant et toujours. »
Ils reviennent sur le chemin qu’ils reprennent pour aller au fleuve, et de là à Bethsaïde. L’homme, Elie, ne s’est pas attardé un seul instant sur le seuil de la maison paternelle. Après son baiser d’adieu à sa mère, il a suivi le Maître avec la simplicité d’un enfant qui suit son véritable père.