Après une assez longue interruption, je recommence à avoir la vision : ils ont déjà quitté la plaine pour gravir une montagne boisée, sur un chemin qui ne cesse de monter. Ce ne doit pourtant pas être le même jour car, si précédemment la matinée était torride, c’est maintenant une belle aurore naissante qui, sur toutes les tiges d’herbes, allume des diamants liquides. Ils ont franchi des bois et encore des bois de conifères qu’ils dominent maintenant de plus haut et qui, tels des dômes de verdure, accueillent entre leurs troncs les pèlerins infatigables.
Vraiment, ce Mont Liban est une chaîne extraordinaire. Je ne sais si on appelle Liban tout cet ensemble ou bien cette seule montagne. Ce que je sais en revanche, c’est que je vois des massifs boisés se dresser dans tout un enchevêtrement de crêtes et d’escarpements, de vallées et de plateaux le long desquels courent, pour retomber ensuite dans les vallées, des torrents qui ressemblent à des rubans d’argent d’un vert légèrement bleuté. Des oiseaux de toutes sortes remplissent de leurs chants et de leurs vols les bois de conifères. On hume à cette heure matinale tout un parfum de résine. Si l’on se tourne vers la vallée, ou plutôt vers l’occident, on aperçoit la mer qui rit au loin, immense, paisible, solennelle, et toute la côte qui s’étend au nord, au sud, avec ses villes, ses ports et les rares cours d’eau, qui se jettent dans la mer en traçant à peine une virgule brillante sur la terre aride, vu leur faible niveau d’eau que le soleil d’été sèche, et une traînée jaunâtre sur le bleu de la mer.
« Ce sont de beaux paysages, s’extasie Pierre.
– Il ne fait plus aussi chaud, dit Simon.
– Avec ces arbres le soleil nous gêne peu..., ajoute Matthieu.
103.4 – C’est d’ici que l’on a pris les cèdres du Temple ? demande Jean.
– Oui, c’est d’ici. Ce sont ces forêts qui donnent les bois les plus beaux. Le maître de Daniel et de Benjamin en possède un très grand nombre, sans compter de riches troupeaux. On les scie sur place et on les porte à la vallée par ces canaux ou à la main. C’est un travail difficile quand les troncs doivent être employés tout entiers comme ce fut le cas pour le Temple. Mais le patron paie bien et il a beaucoup de gens à son service. Et puis, il est assez bon. Il n’est pas comme ce féroce Doras.
(...) 103.5 – Nous voici sur les terres d’Elisée. Les pâturages sont encore loin, mais à cette heure, les brebis sont presque toujours au bercail à cause du soleil. Je vais voir si elles y sont. »
Sur ce, Jonathas part au pas de course. Il revient quelque temps après avec deux pâtres grisonnants et robustes qui se précipitent au bas de la pente pour rejoindre Jésus.
« Paix à vous.
– Oh ! Notre Bébé de Bethléem ! » dit l’un ; et l’autre : « Paix de Dieu venue à nous, sois bénie. »
Les hommes sont prosternés sur l’herbe. On ne salue pas un autel aussi profondément qu’ils saluent le Maître.
« Relevez-vous. Je vous retourne votre bénédiction et je suis heureux de le faire, car elle vient joyeusement sur ceux qui en sont dignes.
– Oh, dignes, nous... !
– Oui, vous, qui êtes toujours fidèles.
– Qui ne l’aurait été ? Qui pourrait faire oublier cet instant ? Qui pourrait dire : “ Ce que nous avons vu n’est pas réel ? ” Qui pourrait oublier que tu nous as souri des mois durant, lorsque, revenant le soir avec nos troupeaux, nous t’appelions et que tu battais des mains au son de nos flûtes ?... Tu t’en souviens, Daniel ? Presque toujours vêtu de blanc dans les bras de ta Mère, tu nous apparaissais dans un rayon de soleil sur le pré d’Anne ou à la fenêtre : on aurait dit une fleur posée sur la neige du vêtement de ta mère.
– Et cette fois où tu es venu, quand tu faisais tes premiers pas, caresser un agnelet moins frisé que toi ? Comme tu étais heureux ! Et nous, nous ne savions que faire de nous-mêmes, car nous sommes rustres. Nous aurions voulu être des anges pour te paraître moins grossiers...
– Ah, mes amis ! Je voyais votre coeur et c’est encore lui que je vois maintenant.
– Et tu nous souris comme en ce temps-là !
– Et tu es venu jusqu’ici, chez de pauvres bergers !
– Chez mes amis. Maintenant, je suis content. Je vous ai tous retrouvés et je ne vous perdrai plus. Pouvez-vous accorder l’hospitalité au Fils de l’homme et à ses amis ?
– Oh, Seigneur ! Mais tu le demandes ? Le pain et le lait ne nous manquent pas, mais si nous n’avions qu’une seule bouchée de pain nous te la donnerions pour te garder avec nous. N’est-ce pas, Benjamin ?
– Nous te donnerions notre coeur en nourriture, Seigneur ! Nous t’avons tellement désiré !
– Alors allons-y. Nous allons parler de Dieu...
– Et de tes parents, Seigneur, de Joseph, qui était si bon, de Marie... Ah, ta Mère ! Vous voyez ce narcisse couvert de rosée ? Sa tête est belle et pure, on dirait une étoile de diamant. Mais Marie... Ah, ce narcisse n’est qu’une pourriture en comparaison d’elle ! Un seul de ses sourires vous purifiait. C’était une fête de la rencontrer, sa parole vous sanctifiait. Toi aussi, Benjamin, tu te souviens de ses paroles.
– Oui, je peux te les redire, Seigneur, car tout ce qu’elle nous a dit, dans les mois où nous avons pu l’entendre, est écrit ici (et il se frappe la poitrine). C’est la page de notre sagesse et nous la comprenions nous aussi car c’est une parole d’amour. Et l’amour... Ah ! L’amour, c’est une chose que tout le monde comprend ! Viens, Seigneur, entre dans cette heureuse demeure et bénis-la. »
Ils entrent dans une pièce près du vaste bercail et tout prend fin.