« Avance, que je te montre au peuple. »
Jésus, bien que brisé, se redresse avec dignité. Oh ! comme il est vraiment roi !
« Ecoutez, Hébreux. L’homme est ici, je l’ai puni. Mais maintenant laissez-le aller.
– Non, non ! Nous voulons le voir ! Dehors ! Nous voulons voir le blasphémateur !
– Conduisez-le dehors et veillez à ce qu’on ne s’empare pas de lui. »
Et pendant que Jésus sort dans le vestibule et se montre dans le carré des soldats, Ponce Pilate le désigne de la main en disant :
« Voici l’homme. Voici votre roi. Cela ne suffit pas encore ? »
Le soleil d’une journée accablante, qui maintenant descend presque à pic — nous sommes juste entre tierce et sexte —, éclaire et met en relief les regards et les visages. Est-ce que ce sont des hommes ? Non, des hyènes enragées. Ils crient, montrent le poing, demandent la mort...
Jésus se tient debout. Et je vous assure que jamais il n’a eu une telle noblesse, pas même quand il faisait les miracles les plus puissants. Noblesse de la souffrance. Mais il est tellement divin que cela suffirait à le marquer du nom de Dieu. Mais pour dire ce nom, il faut être au moins des hommes. Or il n’y a pas d’hommes à Jérusalem aujourd’hui, seulement des démons.
Jésus tourne les yeux vers la foule, cherche, découvre quelques amis dans cette mer de visages haineux. Combien ? Moins de vingt amis parmi les milliers d’ennemis... Alors il incline la tête, frappé par cet abandon. Une larme tombe... puis une autre... encore une... La vue de ses pleurs ne suscite pas la pitié, mais une haine encore plus forte.
604.33 On le ramène dans l’atrium.
« Alors ? Laissez-le aller. C’est justice.
– Non. A mort ! Crucifie-le.
– Je vous donne Barabbas.
– Non. Le Christ !
– Dans ce cas, chargez-vous-en. Prenez sur vous de le crucifier, car moi je ne trouve aucune faute en lui qui justifie que je le fasse.
– Il s’est proclamé Fils de Dieu. Notre loi prescrit la mort pour celui qui se rend coupable d’un tel blasphème. »
Pilate devient pensif. Il rentre, et s’assied sur son petit trône. Il met la main à son front, son coude sur son genoux, et il scrute Jésus.
« Approche-toi » dit-il.
Jésus s’avance au pied de l’estrade.
« Est-ce vrai ? Réponds. »
Jésus se tait.
« D’où viens-tu ? Qu’est-ce que Dieu ?
– C’est le Tout.
– Et puis ? Que veut dire le Tout ? Qu’est le Tout pour l’homme qui meurt ? Tu es fou... Dieu n’existe pas. Moi, j’existe. »
Jésus se tait. Il a prononcé la grande parole à dire, puis il recommence à s’envelopper de silence.
604.34 Quelqu’un annonce :
« Ponce : l’affranchie de Claudia Procula demande à entrer. Elle a un écrit pour toi.
– Voici que les femmes s’en mêlent ! Qu’elle entre. »
Une Romaine entre et s’agenouille pour présenter une tablette de cire. Ce doit être celle où Procula prie son mari de ne pas condamner Jésus. La femme se retire à reculons pendant que Pilate lit.
« On me conseille d’éviter ton homicide. Est-ce vrai que tu es plus grand qu’un haruspice ? Tu me fais peur. »
Jésus se tait.
« Ne sais-tu pas que j’ai le pouvoir de te libérer ou de te crucifier ?
– Tu n’aurais aucun pouvoir s’il ne t’avait été donné d’en-haut. Aussi celui qui m’a mis entre tes mains est-il plus coupable que toi.
– Qui est-ce ? Ton Dieu ? J’ai peur... »
Jésus se tait. Pilate est sur des charbons ardents : il voudrait et ne voudrait pas. Il craint le châtiment de Dieu, il craint celui de Rome, il craint la vengeance des Juifs. Un moment, c’est la peur de Dieu qui l’emporte. Il va sur le devant de l’atrium et dit d’une voix tonitruante :
« Il n’est pas coupable.
– Si tu dis cela, tu es l’ennemi de César. Celui qui se fait roi est son ennemi. Tu veux libérer le Nazaréen. Nous en informerons César. »
Pilate est pris par la peur de l’homme.
« Vous voulez sa mort, en somme ? Soit ! Mais que le sang de ce juste ne soit pas sur mes mains. »
Et, s’étant fait apporter un bassin, il se lave les mains en présence du peuple, qui paraît pris de frénésie et crie :
« Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants. Nous ne le craignons pas. A la croix ! A la croix ! »
604.35 Ponce Pilate retourne sur son trône, il appelle le centurion Longinus et un esclave. Il se fait apporter par l’esclave une table sur laquelle il pose une pancarte et y fait écrire : “ Jésus de Nazareth, Roi des Juifs. ” Puis il la montre au peuple. Beaucoup s’exclament :
« Non, pas cela : pas roi des Juifs, mais : il s’est dit le roi des Juifs.
– Ce que j’ai écrit, je l’ai écrit » déclare durement Pilate.
Puis, debout, il étend les mains les paumes en avant et en bas et ordonne :
« Qu’il aille à la croix. Soldat, va préparer la croix. » (Ibis ad crucem ! I, miles, expedi crucem).
Puis il descend, sans même plus se retourner vers la foule agitée, ni vers le pâle Condamné. Il sort...
Jésus reste au milieu de l’atrium sous la garde des soldats, attendant la croix.