j’ai déjà acquis beaucoup de terrain pour y installer des magasins, pour les revendre cher après les avoir achetés bon marché, peut-être pour construire une vraie maison de riche et venir m’y établir dans ma vieillesse quand Baldassar, Nabor, Félix et Sidmia pourront respectivement tenir et diriger les magasins de Sinope, Tyr, Joppé et Alexandrie à l’embouchure du Nil. Pendant ce temps, les trois autres garçons grandiront et je leur donnerai les magasins de Gérasa, d’Ascalon, de Jérusalem peut-être. Et les filles, riches et belles, seront recherchées et feront de beaux mariages et me donneront beaucoup de petits-enfants… »
Le marchand rêve les yeux ouverts à un avenir doré.
287.5 Jésus demande calmement :
« Et après ? »
Le marchand se secoue, le regarde d’un air perplexe et répond :
« Et après ? Ce sera tout. Après viendra la mort… C’est triste, mais c’est comme ça.
– Et tu abandonneras toute activité ? Tous tes magasins ? Toutes tes affections ?
– Mais, Seigneur ! Moi, je ne le voudrais pas ! Mais comme je suis né, je dois aussi mourir. Et je devrai tout quitter. »
Il pousse un soupir si profond que son souffle suffirait à pousser en avant la caravane…
« Mais qui te dit qu’à la mort on quitte tout ?
– Qui ? Mais les faits ! Quand on est mort… il n’y a plus rien. Plus de mains, plus d’yeux, plus d’oreilles…
– Tu n’es pas seulement mains, yeux et oreilles.
– Je suis un homme. Je le sais. J’ai d’autres choses. Mais tout finit avec la mort. C’est comme le coucher du soleil. Son coucher le fait disparaître…
– Mais l’aurore le recrée ou plutôt le ramène de nouveau. Tu es un homme, tu l’as dit. Tu n’es pas un animal comme celui que tu montes. Lui, une fois mort, est réellement fini. Toi, non. Tu as ton âme. Tu ne le sais pas ? Tu ne sais même plus cela ? »
Le marchand entend ce triste reproche, triste et doux, et il baisse la tête en murmurant :
« Cela, je le sais encore…
– Et alors ? Tu ne sais pas que l’âme survit ?
– Je le sais.
– Et alors ? Tu ne sais pas qu’elle a toujours une activité dans la vie de l’au-delà ? Sainte, si elle est sainte. Mauvaise, si elle est mauvaise. Elle a des sentiments. Ah ! Comme elle en a ! D’amour, si elle est sainte. De haine, si elle est damnée. De la haine pour qui ? Pour les causes de sa damnation. Dans ton cas, les activités, les magasins, les affections uniquement humaines. D’amour, pour qui ? Pour les mêmes choses. Et que de bénédictions sur les enfants et sur les activités des enfants peut apporter une âme qui est dans la paix du Seigneur ! »
L’homme est pensif. Il dit ensuite :
« Il est tard. Je suis vieux désormais. »
Et il arrête son mulet. Jésus sourit et répond :
« Moi, je ne te force pas. Je te conseille. »
Et il se retourne pour regarder les apôtres qui, pendant l’arrêt avant d’entrer dans la ville, aident les femmes à descendre et prennent leurs sacs.
287.6 La caravane repart et ne tarde pas à entrer, par la porte que gardent deux tours, dans la ville affairée.
Le marchand revient vers Jésus :
« Veux-tu encore rester avec moi ?
– Si tu ne me renvoies pas, pourquoi ne devrais-je pas le vouloir ?
– A cause de ce que je t’ai dit. Saint comme tu l’es, je dois t’inspirer du dégoût.
– Oh non ! Je suis venu pour ceux qui sont comme toi. Je vous aime parce que c’est vous qui en avez le plus besoin. Tu ne me connais pas encore. Mais je suis l’Amour qui passe en mendiant l’amour.
– Alors, tu ne me hais pas ?
– Je t’aime. »
Un éclair traverse le fond des yeux de l’homme. Mais il dit avec un sourire :
« Alors nous allons rester ensemble.