Il est vrai que le suicide est un vĂ©ritable meurtre. La vie, quâil sâagisse de la nĂŽtre ou de celle dâautrui, est un don de Dieu et le pouvoir de lâenlever est rĂ©servĂ© Ă Dieu seul, puisque câest lui qui lâa donnĂ©e. Qui se tue avoue son orgueil, or Dieu dĂ©teste lâorgueil.
â Avoue son orgueil ? Je dirais plutĂŽt son dĂ©sespoir.
â Et quâest-ce que le dĂ©sespoir, sinon de lâorgueil ? RĂ©flĂ©chis, Judas. Pourquoi quelquâun dĂ©sespĂšre-t-il ? Parce que les malÂheurs sâacharnent sur lui et quâil nâen peut venir Ă bout par ses propres moyens. Ou bien parce quâil est coupable et estime que Dieu ne peut lui pardonner. Dans ces deux cas, nâest-ce pas lâorgueil qui le domine ? Lâhomme qui ne veut se fier quâĂ lui-mĂȘme nâa plus lâhumilitĂ© de tendre la main au PĂšre et de lui dire : â Je ne puis, mais toi, tu le peux. Aide-moi, car câest de toi que jâespĂšre et attends tout. â Quant Ă celui qui prĂ©tend : â Dieu ne peut me pardonner â, il mesure Dieu Ă son aune : il sait quâune personne offensĂ©e comme il lâa offensĂ©e ne pourrait pas pardonner. LĂ aussi, câest de lâorgueil. Lâhumble compatit et pardonne mĂȘme sâil souffre de lâoffense quâil a reçue. Lâorgueilleux ne pardonne pas. Mais il se montre aussi orgueilleux en ce quâil ne sait pas courber le front et reconnaĂźtre : â PĂšre, jâai pĂ©chĂ©, pardonne Ă ton pauvre fils coupable. â Or ne sais-tu pas, Judas, que tout sera pardonnĂ© par le PĂšre, si le pardon est implorĂ© dâun coeur sincĂšre et contrit, humble et dĂ©sireux de rĂ©surrection dans le bien ?
â Mais certaines crimes rendent le pardon impossible. Ils sont impardonnables.
â Câest toi qui le dis, et ce sera vrai parce que lâhomme lâaura voulu. Mais en vĂ©ritĂ© je te dis que, mĂȘme aprĂšs le forfait des forfaits, si le coupable accourait aux pieds du PĂšre â il sâappelle PĂšre pour cela, Judas, câest un PĂšre dâune perfection infinie â si, en pleurant, en suppliant de lui pardonner, il sâoffrait Ă lâexpiation, mais sans dĂ©sespoir, le PĂšre lui donnerait le moyen dâexpier pour quâil mĂ©rite le pardon et sauve son Ăąme.
69.3 â Alors, tu dis que les hommes citĂ©s par lâEcriture comme sâĂ©tant donnĂ© la mort ont mal agi.
â Il nâest pas permis de faire violence Ă qui que ce soit, et pas plus Ă soi-mĂȘme. Ils ont mal agi. Dans leur imparfaite connaissance du bien, ils auront en certains cas obtenu encore la misĂ©ricorde de Dieu. Mais quand le Verbe aura Ă©clairĂ© toute vĂ©ritĂ© et donnĂ© la force aux Ăąmes par son Esprit, Ă partir de ce moment, il ne sera plus pardonnĂ© Ă ceux qui meurent dans le dĂ©sespoir, ni au moment du jugement particulier, ni aprĂšs des siĂšcles de GĂ©henne, ni au jugement gĂ©nĂ©ral, jamais. Est-ce lĂ de la duretĂ© de la part de Dieu ? Non : de la justice. Dieu dira : â Tu as voulu, toi, une crĂ©ature douĂ©e de raison et de science surnaturelle, créée libre par moi, suivre le chemin que tu as choisi et tu as dit : âDieu ne me pardonne pas. Je suis pour toujours sĂ©parĂ© de lui. Je juge que je dois me faire justice pour mon dĂ©lit. Je quitte la vie pour Ă©chapper aux remordsâ, sans penser que les remords ne tâauraient plus atteint si tu Ă©tais venu sur mon sein paternel. Quâil en soit fait selon ton jugement. Je ne viole pas la libertĂ© que je tâai donnĂ©e. â
Câest cela que dira lâEternel Ă celui qui se sera suicidĂ©. Penses-y, Judas : la vie est un don que lâon doit aimer. Mais quel don est-ce ? Un don saint. Câest pourquoi il faut lâaimer saintement. La vie dure tant que la chair rĂ©siste. Ensuite commence la grande Vie, lâĂ©ternelle Vie, de bĂ©atitude pour les justes, de malĂ©diction pour ceux qui ne le sont pas. La vie est-elle un but ou un moyen ? Câest un moyen. Elle est ordonnĂ©e Ă une fin qui est lâĂ©ternitĂ©. Par consĂ©quent, donnons Ă la vie ce quâil lui faut pour quâelle dure et pour servir lâĂąme dans sa conquĂȘte : continence de la chair en tous ses dĂ©sirs, en tous. Continence de la pensĂ©e en tous ses dĂ©sirs, en tous. Continence du coeur dans toutes les passions humaines. Au contraire, que les passions qui viennent du Ciel soient sans liÂmites : amour de Dieu et du prochain, volontĂ© de servir Dieu et le prochain, obĂ©issance aux paroles divines, hĂ©roĂŻsme dans le bien et dans la vertu.