EMV 109.8-15 · Tome 2, p. 219-227
L’Evangile tel qu'il m'a été révélé
Citation
109.8 Jésus se dirige directement vers la pommeraie. Après l’avoir traversée, ils parviennent aux champs de Doras. D’autres paysans sont à la charrue ou courbés pour débarrasser les sillons des herbes arrachées. Mais Jonas n’est pas là. On reconnaît Jésus et, sans quitter leur travail, les hommes le saluent.
« Où est Jonas ?
– Après deux heures de travail, il est tombé sur le sillon et on l’a transporté à la maison. Pauvre Jonas... Il n’aura plus longtemps à souffrir. Il est vraiment à bout. Jamais plus nous n’aurons un meilleur ami que lui.
– Vous m’avez sur terre et lui, vous l’aurez dans le sein d’Abraham. Les morts aiment les vivants d’un double amour : le leur et celui qu’ils reçoivent du fait de leur vie en Dieu, un amour parfait par conséquent.
– Va le trouver immédiatement, pour qu’il puisse te voir dans sa souffrance. »
Jésus bénit et s’en va.
« Et maintenant, que vas-tu faire ? Que diras-tu à Doras ? demandent les disciples.
– Je ferai comme si je ne savais rien. S’il est pris de front, il est capable de s’acharner sur Jonas et sur ses serviteurs.
– Ton ami a raison : c’est un chacal, dit Pierre à Simon.
– Lazare dit toujours la vérité et il n’est pas médisant. Tu le connaîtras et tu l’aimeras » répond celui-ci.
109.9 On voit la maison du pharisien, large, basse mais bien bâtie, au milieu d’un verger actuellement dégarni. C’est une maison de campagne, mais elle est riche et pratique. Pierre et Simon vont de l’avant pour avertir.
Doras sort. C’est un vieillard au profil dur de vieux rapace. Un regard ironique, une bouche de serpent qui esquisse un sourire faux dans sa barbe plus blanche que noire.
« Salut, Jésus » dit-il en guise de salutation familière et visiblement dédaigneuse.
Jésus ne dit pas : « Paix », mais répond :
« Que ton salut revienne sur toi.
– Entre. La maison t’accueille. Tu es ponctuel comme un roi.
– Comme un honnête homme » réplique Jésus.
Doras rit comme si c’était une plaisanterie.
Jésus se retourne et dit aux disciples, qui ne sont pas invités :
« Entrez. Ce sont mes amis.
– Qu’ils viennent... mais... celui-ci n’est-il pas le gabelou, le fils d’Alphée ?
– C’est Matthieu, disciple du Christ » réplique Jésus sur un ton que... l’autre comprend et il se met à rire jaune, plus qu’auparavant.
Doras voudrait écraser le « pauvre » maître galiléen sous l’opulence de sa maison dont l’intérieur est vraiment fastueux. Fastueux et glacial. Les serviteurs ont l’air d’esclaves. Ils vont et viennent, courbés, s’éclipsant rapidement, redoutant toujours d’être punis. On sent que c’est une maison où règnent froideur et haine.
Mais Jésus ne se laisse pas impressionner par la vue des richesses ni par l’évocation de la fortune et de la parenté... et Doras, qui se rend compte de l’indifférence du Maître, l’emmène dans le verger. Il lui montre les arbres rares et en offre les fruits que des serviteurs apportent sur des plateaux et dans des coupes d’or. Jésus les goûte et loue leur goût exquis. Certains sont conservés dans un sirop et il y a des pêches magnifiques, au naturel, ainsi que des poires d’une taille inhabituelle.
« Je suis le seul de toute la Palestine à les avoir et je crois qu’il n’y en a pas dans toute la péninsule. J’ai fait venir les plants de Perse et de plus loin encore. La caravane m’a bien coûté un talent. Les Tétrarques eux-mêmes n’ont pas ces fruits. Peut-être pas même César. Je compte les fruits des arbres et j’exige tous les noyaux. Les poires ne sont consommées qu’à ma table, car je ne veux pas qu’on en prenne un pépin. J’en envoie à Hanne, mais cuites pour que les pépins soient stériles.
– Ce sont pourtant des arbres de Dieu. Or tous les hommes sont égaux.
– Egaux ? Non ! Moi je serais égal à ... à tes Galiléens ?
– Les âmes viennent de Dieu, et il les crée égales.
– Mais moi, je suis Doras, le fidèle pharisien !... »
On dirait un dindon qui fait la roue.
Jésus le transperce de ses yeux de saphir qui se font toujours plus étincelants. Chez lui, c’est un signe qui annonce un débordement de pitié ou de sévérité. Jésus est beaucoup plus grand que Doras et il le domine, imposant dans son habit pourpre à côté du pharisien, qui est petit, un peu voûté, parcheminé, et qui porte un vêtement d’une ampleur et d’une abondance de franges impressionnante.
Après s’être admiré lui-même quelques instants, Doras s’écrie :
« Cependant, Jésus, pourquoi envoyer Lazare, le frère d’une prostituée, dans la maison de Doras, le pur pharisien ? Lazare est ton ami ? Mais tu ne dois pas ! Ne sais-tu pas qu’il est anathème puisque sa soeur Marie est prostituée ?
– Je ne connais que Lazare et sa conduite, qui est honnête.
– Mais le monde se souvient du péché de cette maison, et considère que la tache en rejaillit sur les amis... N’y va pas. Pourquoi n’es-tu pas pharisien ? Si tu veux... je suis puissant... je te fais accueillir comme tel, bien que tu sois galiléen. J’ai tout pouvoir au Sanhédrin. Hanne est dans ma main comme ce pan de mon manteau. On te craindrait davantage.
– Je veux seulement être aimé.
– Moi, je t’aimerai. 109.10 Tu vois que déjà je t’aime puisque j’accède à ton désir et que je te donne Jonas.
– Je l’ai payé.
– C’est vrai et je m’étonne que tu aies pu verser une telle somme.
– Non pas moi, mais un ami pour moi.
– Bien, bien, je ne fais pas d’enquête. Je dis seulement : tu vois que je t’aime et que je veux te faire plaisir. Tu auras Jonas après le repas. C’est bien parce que c’est toi que je fais ce sacrifice... »
Il rit de son rire cruel.
Jésus, les bras croisés, le transperce d’un regard de plus en plus sévère. Ils sont encore dans le verger en attendant le repas.
« Cependant, tu dois me faire plaisir. Joie pour joie. Je te donne mon meilleur serviteur. Je me prive pour cela d’un revenu intéressant. Cette année, ta bénédiction – je sais que tu es venu au début des grandes chaleurs – m’a procuré des récoltes qui ont rendu célèbre mon domaine. Maintenant, bénis mes troupeaux et mes champs. L’année prochaine, je ne regretterai pas Jonas... et, en attendant, je lui trouverai un bon remplaçant. Viens, bénis. Donne-moi la joie d’être célèbre dans toute la Palestine et d’avoir des bercails et des greniers qui regorgent de biens de toutes sortes. Viens. »
Il le saisit et cherche à l’entraîner, pris par la fièvre de l’or.
Mais Jésus résiste :
« Où est Jonas ? demande-t-il sévèrement.
– Au labour. Il a encore voulu faire ce travail pour son bon maître. Mais il viendra avant la fin du repas. En attendant, viens bénir les troupeaux, les champs, les vergers, les vignes, les pressoirs. Tout, tout... Ah, quelle fertilité l’année prochaine ! Viens, donc.
– Où est Jonas ? demande Jésus d’une voix tonitruante.
– Mais je te l’ai dit : il dirige le labour. C’est le premier serviteur et il ne travaille pas : il dirige.
– Menteur !
– Menteur, moi ? Je le jure sur Jéovêh !
– Parjure !
– Moi, moi parjure ? Moi qui suis le plus fidèle parmi les fidèles ? Attention à ce que tu dis !
– Assassin ! »
Jésus a haussé toujours plus la voix et son dernier mot est un vrai tonnerre. Les disciples se serrent autour de Jésus, les serviteurs se montrent craintifs sur les portes. Le visage de Jésus est d’une sévérité insoutenable. On dirait que ses yeux lancent des rayons phosphorescents.
Un instant, Doras est pris de peur. Il se fait plus petit, tel un paquet d’étoffes très fines, devant la personne altière de Jésus vêtu d’un lourd vêtement de laine rouge foncé. Mais ensuite, l’orgueil le ressaisit et il crie de sa voix glapissante de renard :
« Chez moi, je suis seul à commander. Sors, vil galiléen.
– Je sortirai après t’avoir maudit avec tes champs, tes troupeaux, tes vignes pour cette année et celles qui viennent.
– Non, pas cela ! Oui, c’est vrai. Jonas est malade, mais il est soigné, bien soigné. Retire ta malédiction !
109.11 – Où est Jonas ? Qu’un serviteur me conduise à lui, tout de suite ! Je l’ai payé, et puisque pour toi, c’est une marchandise, une machine, je le considère comme tel. Puisque je l’ai payé, je l’exige. »
Doras tire un sifflet d’or de son sein et siffle par trois fois. Une nuée de serviteurs de la maison et des champs débouchent de tous côtés, accourent, tellement courbés qu’ils semblent ramper, auprès de leur maître redouté.
« Amenez-lui Jonas et remettez-le-lui. Où vas-tu ? »
Jésus ne répond même pas. Il suit les serviteurs qui se sont précipités au-delà du jardin vers ces sordides tanières que sont les maisons des pauvres paysans.
Ils entrent dans le taudis de Jonas. Celui-ci est devenu un squelette. Il halète, à demi nu, harcelé par la fièvre sur un grabat de roseaux, sur lequel fait office de matelas un vêtement rapetassé avec, comme couverture, un manteau en lambeaux. La jeune femme de l’autre fois le soigne comme elle le peut.
« Jonas ! Mon ami ! Je suis venu te chercher !
– Toi ? Mon Seigneur ! Je meurs... mais suis heureux de t’avoir ici auprès de moi !
– Mon fidèle ami, tu es libre maintenant et tu ne mourras pas ici. Je te conduis chez moi.
– Libre ? Pourquoi ? Chez toi ? Ah oui ! Tu m’avais promis que je verrais ta Mère. »
Penché sur le misérable lit du malheureux, Jésus est tout amour, et la joie paraît ranimer Jonas.
« Pierre : tu es fort. Soulève Jonas, et vous, donnez votre manteau. Ce lit est trop dur pour quelqu’un dans son état. »
Les disciples enlèvent promptement leurs manteaux. Ils les plient et les doublent, les étendent, et en mettent certains en guise d’oreiller. Pierre dépose sa charge décharnée et Jésus le recouvre de son propre manteau.
« Pierre, as-tu de l’argent ?
– Oui, Maître, j’ai quarante deniers.
– C’est bien. Allons-y. Courage, Jonas. Encore un peu de fatigue, puis une grande paix, chez moi, auprès de Marie...
– Marie... oui... oh ! Ta maison ! »
Epuisé, le pauvre Jonas pleure. Il ne sait que pleurer.
« Adieu, femme. Le Seigneur te bénira pour ta miséricorde.
– Adieu, Seigneur, adieu Jonas. Prie, priez pour moi. »
La jeune femme pleure...
109.12 Quand ils sont sur le seuil, Doras arrive. Jonas a un mouvement de peur et se cache le visage. Mais Jésus lui pose une main sur la tête et sort à son côté, plus sévère qu’un juge. Le misérable cortège sort dans la cour rustique, prend l’allée du potager.
« Ce lit est à moi ! Je t’ai vendu le serviteur, pas le lit. »
Sans mot dire, Jésus jette la bourse à ses pieds. Doras la prend, la vide.
« Quarante deniers et cinq didrachmes. C’est peu ! »
Jésus dévisage l’avide et répugnant argousin sans lui répondre. C’est une scène indescriptible.
« dis-moi au moins que tu retires l’anathème ! »
Jésus le foudroie d’un nouveau regard et d’une brève réplique :
« Je te remets au Dieu du Sinaï. »
Et il passe son chemin, très droit, à côté de la litière grossière portée précautionneusement par Pierre et André.
Voyant que tout est inutile, que la condamnation est certaine, Doras crie :
« Nous nous reverrons, Jésus ! Ah ! Je te tiendrai entre mes mains ! Je te ferai une guerre à mort. Emporte donc cette ombre d’homme. Il ne me sert plus à rien. Cela m’évitera des frais de sépulture. Va-t’en, va-t’en, Satan maudit ! Mais je mettrai tout le Sanhédrin contre toi. Satan ! Satan ! »
Jésus fait semblant de ne pas entendre. Les disciples sont consternés.
109.13 Jésus ne s’occupe que de Jonas. Il cherche les sentiers les moins mauvais, ceux qui sont en meilleur état, jusqu’à ce qu’ils arrivent à un carrefour près des champs de Yokhanan. Les quatre paysans accourent pour saluer leur ami qui s’en va et Jésus qui les bénit.
Mais le chemin est long d’Esdrelon à Nazareth, et ils ne peuvent aller bien vite avec leur charge pitoyable. Le long de la grande route, pas un char, pas un charreton. Rien. Ils marchent en silence. Jonas semble dormir. Mais sa main ne quitte pas la main de Jésus.
Vers le soir, un char militaire romain les rejoint.
« Au nom de Dieu, arrêtez-vous » dit Jésus en levant la main.
Les deux soldats s’arrêtent. De sous la capote du char qui est tirée parce qu’il commence à pleuvoir, un gradé à l’air bien solennel sort la tête.
« Que veux-tu ? demande-t-il à Jésus.
– J’ai un ami qui se meurt. Je te demande une place pour lui sur le char.
– On ne devrait pas... mais... monte. Nous ne sommes pas des chiens, non plus, nous autres. »
On hisse le brancard.
« C’est ton ami ? Qui es-tu ?
– Le rabbin Jésus de Nazareth.
– Toi ? Oh !... »
Le gradé le regarde curieusement.
« Si c’est toi, alors... montez aussi nombreux que vous le pouvez. Il suffit qu’on ne vous voie pas.... C’est la consigne... mais, au-dessus de la consigne, il y a l’humanité, pas vrai ? Or toi, tu es bon. Je le sais. Eh ! Nous autres, soldats, nous savons tout... Comment je le sais ? Même les pierres parlent en bien ou en mal, et nous avons des oreilles pour les entendre pour servir César. Tu n’es pas un faux Christ comme les autres d’auparavant, qui étaient séditieux et rebelles. Tu es bon. Rome le sait. Cet homme... est très malade.
– C’est pour cela que je le conduis chez ma mère.
– Hum ! Elle n’aura pas longtemps à le soigner ! Donne-lui un peu de vin. Il y en a dans cette gourde. Quant à toi, Aquila, fouette les chevaux, et toi, Quintus, donne-moi la ration de miel et de beurre. Elle est à moi, mais elle lui fera du bien. Il tousse beaucoup, et le miel est bon pour la toux.
– Tu es bon.
– Non, je suis moins mauvais que beaucoup. Et je suis heureux de t’avoir auprès de moi. 109.14 Souviens-toi de Publius Quintilianus de la légion italique. Je suis à Césarée, mais maintenant, je vais à Ptolémaïs. Ordre d’inspection.
– Tu ne t’opposes pas à moi.
– Moi ? Je suis l’ennemi des méchants, jamais des bons. Et je voudrais être bon, moi aussi. Dis-moi : pour nous, hommes d’armes, quelle doctrine prêches-tu ?
– Il n’y a qu’une doctrine, la même pour tous. Justice, honnêteté, continence, pitié. Exercer son métier sans abuser. Même dans la dure nécessité du métier des armes, respecter l’humanité. Et chercher à connaître la Vérité, c’est-à-dire Dieu, unique et éternel car, sans cette connaissance, tout acte est privé de grâce et donc de récompense éternelle.
– Mais, à ma mort, qu’en sera-t-il du bien que j’ai fait ?
– Celui qui vient au Dieu vrai retrouve ce bien dans l’autre vie.
– Je nais une seconde fois ? Je deviens tribun, ou même empereur ?
– Non, tu deviens semblable à Dieu en t’unissant à son éternelle béatitude dans le Ciel.
– Comment ? Moi, dans l’Olympe, parmi les dieux ?
– Il n’y a pas plusieurs dieux. Il n’y a que le Dieu vrai, celui que je prêche, celui qui t’entend et remarque ta bonté et ton désir de connaître le bien.
– Cela me plaît ! Je ne savais pas que Dieu pouvait s’occuper d’un pauvre soldat païen.
– C’est lui qui t’a créé, Publius, c’est pourquoi il t’aime et te voudrait avec lui.
– Eh... pourquoi pas ? Mais... personne ne nous parle de Dieu... jamais...
– Je viendrai à Césarée et tu m’entendras.
– Oh oui ! Je viendrai t’écouter. Nous voici à Nazareth. Je voudrais te rendre encore service. Mais si on me voit...
– Je descends et te bénis pour ta bonté.
– Salut, Maître.
– Que le Seigneur se manifeste à vous, soldats. Adieu. »
109.15 Ils descendent et reprennent leur marche.
« D’ici peu, tu pourras te reposer, Jonas » dit Jésus pour le réconforter.
Jonas sourit. Il est de plus en plus calme à mesure que la soirée avance et qu’il est sûr d’être loin de Doras.
Jean et son frère courent en avant prévenir Marie. Quand le petit cortège arrive à Nazareth, presque déserte à la nuit tombante, Marie est déjà sur le seuil, en train d’attendre son Fils.
« Mère, voici Jonas. Il va se réfugier dans ta douceur pour commencer à goûter son paradis. Tu es heureux, Jonas ?
– Heureux ! Heureux ! » murmure comme en une extase l’homme épuisé.
On le porte dans la petite pièce où est mort Joseph.
« Tu es sur le lit de mon père. Ma Mère est ici, et là, c’est moi. Tu vois ? Nazareth devient Bethléem. A ton tour d’être le petit Jésus entre deux personnes qui t’aiment et vénèrent en toi le serviteur fidèle. Les anges, tu ne les vois pas, mais ils volent au-dessus de toi avec leurs ailes de lumière et ils chantent les paroles du psaume de la Nativité... »
Jésus fait couler sa douceur sur le pauvre Jonas qui s’affaiblit d’instant en instant. Il semble avoir résisté jusqu’à ce moment pour mourir ici... mais il est heureux. Il sourit, cherche à baiser la main de Jésus, celle de Marie, à parler, à parler... mais il est si épuisé que ses mots se brisent. Marie le réconforte comme une mère. Et il répète : « Oui... oui », un sourire bienheureux sur son visage décharné.
A la porte du jardin, les disciples observent en silence, profondément émus.
« Dieu a exaucé ton long désir. L’étoile de ta longue nuit est devenue l’étoile de ton matin éternel. Tu connais son nom, dit Jésus.
– C’est le tien, Jésus ! Oh, Jésus ! Les anges... Qui est-ce qui me chante l’hymne angélique ? Mon âme l’entend... mais mon oreille aussi voudrait l’écouter... Qui, pour me faire m’endormir dans la joie... J’ai tellement sommeil ! J’ai supporté tant de choses ! J'ai tant pleuré ! J'ai reçu tant d’insultes... Doras... Je lui pardonne... mais je ne veux pas entendre sa voix et je l’entends... C’est comme la voix de Satan près de moi qui vais mourir. Qui me couvrira cette voix par les paroles venues du Paradis ? »
Marie, sur le même air que sa berceuse, chante doucement :
« Gloire à Dieu, au plus haut des Cieux et paix aux hommes ici-bas. »
Elle le répète deux ou trois fois parce qu’elle voit que Jonas se calme en l’entendant.
« Doras ne parle plus, dit-il après quelque temps. Les anges seulement... Il y avait un bébé... dans une mangeoire... entre un boeuf et un âne... et c’était le Messie... Je l’ai adoré... et avec lui il y avait Joseph et Marie... »
La voix s’éteint en un bref gargouillis et le silence lui succède.
« Paix au Ciel à l’homme de bonne volonté ! Il est mort. Nous le mettrons dans notre pauvre tombeau. Il mérite d’attendre la résurrection des morts auprès de ce juste qu’était mon père » dit Jésus.
Prévenue par je ne sais qui, Marie, femme d’Alphée, arrive. Sur ce, la vision s’arrête.