111.1 « Je suis très étonné que Jean-Baptiste ne soit pas là », dit Jean au Maître.
Ils sont tous sur la rive orientale du Jourdain, près du fameux gué où, pendant un certain temps, Jean-Baptiste baptisait.
« Et il n’est pas non plus sur l’autre rive, observe Jacques.
– Ils l’auront arrêté, dans l’espoir d’une nouvelle bourse, commente Pierre. Ce sont des canailles, ces hommes d’Hérode !
– Nous allons passer de l’autre côté et nous informer » dit Jésus.
Une fois passés, ils interrogent un passeur de l’autre rive :
« Jean-Baptiste ne baptise plus ici ?
– Non. Il est aux confins de la Samarie. On l’a réduit à cela ! Un saint doit s’établir près des Samaritains pour échapper aux citoyens d’Israël. 111.2 Et vous vous étonnez que Dieu nous abandonne ? Une seule chose m’étonne : qu’il ne traite pas toute la Palestine comme Sodome et Gomorrhe !...
– Il ne le fait pas à cause des justes qui s’y trouvent, à cause de ceux qui, sans être tout à fait justes, ont soif de justice et suivent les enseignements de ceux qui prêchent la sainteté, répond Jésus.
– Dans ce cas, il y en a deux : Jean-Baptiste et le Messie. Le premier, je le connais car je l’ai servi ici au Jourdain, en lui amenant avec ma barque des fidèles sans rien demander, car il disait qu’il faut se contenter d’un juste salaire. Il me paraissait juste de me contenter du gain que je réalisais pour les autres services et injuste de réclamer un paiement pour amener une âme à la purification. Mes amis me traitaient de fou. Mais enfin... Je me contente du peu que j’ai. Qui peut y trouver à redire ? Du reste, je vois que je ne suis pas encore mort de faim, et j’espère qu’à ma mort Abraham me sourira.
– Tu as raison, homme. Qui es-tu ? demande Jésus.
– Je porte un bien grand nom et j’en ris car je ne connais que les rames. Je m’appelle Salomon.
– Tu as la sagesse de juger que celui qui coopère à une purification ne doit pas la souiller en prenant de l’argent. Je te le dis : ce n’est pas seulement Abraham, mais le Dieu d’Abraham qui te sourira à ta mort comme à un fils fidèle.
– Oh mon Dieu ! Tu me le dis vraiment ? 111.3 Qui es-tu ?
– Je suis un juste.
– Ecoute : je t’ai dit qu’il y en a deux en Israël : l’un, c’est Jean-Baptiste et l’autre, le Messie. Es-tu le Messie ?
– Je le suis.
– Oh ! éternelle miséricorde ! Mais... j’ai entendu un jour des pharisiens qui disaient... Laissons tomber... Je ne veux pas me souiller la bouche. Tu n’es pas ce qu’ils disaient. Quelles langues bifides, pires que celle des vipères !...
– C’est bien moi, et je te l’affirme : tu n’es pas très loin de la Lumière. Adieu, Salomon. Que la paix soit avec toi.
– Où vas-tu, Seigneur ? »
L’homme est abasourdi par la révélation. Il a pris un ton tout différent. C’était d’abord un brave homme qui parlait. Maintenant, c’est un disciple qui adore.
« Je vais à Jérusalem par Jéricho, à la fête des Tentes.
– A Jérusalem ? Mais... Toi aussi ?
– Je suis moi aussi un fils de la Loi. Je ne supprime pas la Loi. Je vous donne lumière et force pour la suivre parfaitement.
– Mais Jérusalem a déjà de la haine pour toi ! Je veux dire les grands, les pharisiens de Jérusalem. Je t’ai dit que j’ai entendu...
– Laisse-les faire. Eux font leur devoir, ce qu’ils croient être leur devoir. Moi, je fais le mien. En vérité, je te dis que tant que ce ne sera pas l’heure, ils ne pourront rien.
– Quelle heure, Seigneur ? demandent les disciples et le passeur.
– Celle du triomphe des Ténèbres.
– Tu vivras jusqu’à la fin du monde ?
– Non. Il y aura des ténèbres plus atroces que celles des astres éteints et de notre planète morte ainsi que tous les hommes. Ce sera quand les hommes étoufferont la Lumière que je suis. En beaucoup, ce crime est déjà arrivé. Adieu, Salomon.
– Je te suis, Maître.
– Non. Viens dans trois jours au Beth Midrash. Paix à toi. »