85.3 Ils sont entrés et traversent un premier palier. Ils passent par un portique et se dirigent vers un second palier.
« Maître : regarde là-bas Judas au milieu d’un groupe de gens ! Il y a aussi des pharisiens et des membres du Sanhédrin. Je vais écouter ce qu’il dit. Me laisses-tu y aller ?
– Va, je t’attendrai près du Grand Portique. »
Simon part rapidement et se place de façon à entendre, mais sans être vu...
Judas parle avec beaucoup de conviction :
« ... et il y a ici des personnes que tous vous connaissez et respectez, qui peuvent dire ce que j’étais. Eh bien ! je vous dis que lui, il m’a changé. Je suis le premier racheté. Beaucoup d’entre vous vénèrent Jean-Baptiste. Lui aussi le vénère et l’appelle “ le saint, pareil à Elie pour sa mission, mais encore plus grand qu’Elie. ” Donc, si tel est Jean-Baptiste, il ne peut être que le Messie, celui que Jean-Baptiste appelle “ l’Agneau de Dieu ” en jurant qu’en raison de sa sainteté, il l’a vu couronné du Feu de l’Esprit de Dieu, tandis qu’une voix venue du Ciel le proclamait : “ Fils bien-aimé de Dieu qu’il faut écouter ” ... Et il l’est. Je vous le jure. Je ne suis pas un rustre, ni un sot. C’est bien lui. Je l’ai vu à l’oeuvre, j’ai entendu ses paroles et je vous dis : c’est lui le Messie. Le miracle lui obéit comme un esclave obéit à son maître. Maladies et malheurs disparaissent sans laisser de traces et se changent en joie et santé. Et les coeurs changent encore plus que les corps. Vous le voyez chez moi. N’avez-vous pas de malades, de peines à lui présenter ? Si oui, venez demain à l’aube à la Porte des Poissons. Il y sera et vous satisfera. En attendant, voilà : en son nom, je donne aux pauvres ce secours. »
Judas distribue alors des pièces de monnaie à deux estropiés et à trois aveugles et pour finir oblige une petite vieille à accepter les dernières pièces.
85.4 Puis il congédie la foule et reste avec Joseph d’Arimathie, Nicodème et d’autres qui me sont inconnus.
« Ah ! Maintenant, je vais bien ! S’exclame Judas. Je n’ai plus rien et je suis comme il le veut.
– Vraiment, je ne te reconnais plus. Je croyais que c’était une plaisanterie, mais je vois que tu agis sérieusement, s’exclame Joseph.
– Très sérieusement. Je suis le premier à ne pas me reconnaître ! Je suis encore une bête immonde par rapport à lui, mais j’ai déjà changé.
– Et tu n’appartiendras plus au Temple ? demande l’un des auditeurs qui me sont inconnus.
– Ah non ! J’appartiens au Christ. Celui qui s’en approche, à moins d’être une vipère, ne peut que l’aimer et ne désire plus que lui.
– Il ne viendra plus ici ? demande Nicodème.
– Bien sûr que si, il reviendra. Mais pas maintenant.
– Je voudrais l’entendre.
– Il a déjà parlé ici, Nicodème.
– Je le sais. J’étais avec Gamaliel... je l’ai vu... mais je ne me suis pas arrêté.
– Nicodème, qu’a dit Gamaliel ?
– Il a dit : “ C’est quelque nouveau prophète. ” Rien d’autre.
– Et tu ne lui as pas rapporté ce que, moi, je t’ai dit, Joseph ? Tu es son ami...
– Je l’ai fait, mais il m’a répondu : “ Nous avons déjà Jean-Baptiste et, selon l’enseignement des scribes, il doit se passer au moins cent ans entre lui et le Messie pour préparer le peuple à la venue du Roi. Moi, je dis qu’il en faut moins, a-t-il ajouté, car les temps sont désormais accomplis. ” Et il a dit enfin : “ Cependant, je ne peux admettre que le Messie se manifeste ainsi... Un jour, j’ai cru que la manifestation du Messie était commencée parce que sa première lueur avait été vraiment un éclair céleste. Mais après... il s’est fait un grand silence et je pense m’être trompé. ”
– Essaie d’en parler encore. Si Gamaliel était avec nous, et vous avec lui...
– Je ne vous le conseille pas, objecte l’un des trois inconnus. Le Sanhédrin est puissant et Hanne le domine avec ruse et avidité. Si ton Messie veut vivre, je lui conseille de rester dans l’ombre. A moins qu’il ne s’impose par la force. Mais dans ce cas, il y a Rome...
– Si le Sanhédrin l’entendait, il se convertirait au Christ.
– Ha, ha, ha ! S’exclament en riant les trois inconnus. Judas, nous te croyions changé, mais encore intelligent. Si ce que tu dis de lui est vrai, comment peux-tu penser que le Sanhédrin le suive ? Viens, viens. Joseph ! Cela vaut mieux pour tous. Que Dieu te protège, Judas, tu en as besoin. »
Et ils s’en vont. Judas reste seul avec Nicodème.
85.5 Simon s’éclipse et revient vers le Maître.
« Maître, je m’accuse d’avoir commis une calomnie, en paroles et dans mon coeur. Cet homme me désoriente. Je le prenais presque pour ton ennemi, or je l’ai entendu parler de toi en des termes tels que peu d’entre nous le font, spécialement ici où la haine pourrait supprimer d’abord le disciple, puis le Maître. Et je l’ai vu donner de l’argent aux pauvres et chercher à convaincre des membres du Sanhédrin...
– Tu l’as vu, Simon ? Je suis content que tu l’aies vu en pareille circonstance. Tu le répèteras aux autres quand ils l’accuseront. Bénissons le Seigneur pour cette joie que tu me donnes et pour ton honnêteté d’avouer avoir péché, ainsi que pour le travail du disciple que tu croyais malfaisant, mais qui ne l’est pas. »
Ils prient longuement puis ils sortent.
« Il ne t’a pas vu ?
– Non. J’en suis sûr.
– Ne lui en parle pas. C’est une âme très malade. Un éloge lui ferait l’effet d’une nourriture donnée à un convalescent en proie à une grande fièvre stomacale. Elle le rendrait pire, car il se glorifierait d’avoir été remarqué. Et là où entre l’orgueil...
– Je me tairai.